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Culture / Eau de vie

Le Front populaire, Prévert et le rire qui libère

Que les révolutionnaires n’aient pas toujours été à la fête est une évidence. En tous lieux et en tous temps. Pourtant, la révolution est une fête. C’est la thèse que soutient Henri Lefebvre dans son grand livre La Proclamation de la Commune. Non seulement, elle s’accompagne de fêtes, mais elle est une fête en ce qu’elle rompt la routine et transfigure la vie quotidienne.

La démonstration que fait Lefebvre à l’occasion de la Commune pourrait être faite aussi pour la Révolution française ou pour le Front populaire, qui, sans être une révolution, a été un moment de belles avancées démocratiques.

Le Front populaire reste dans la mémoire collective pour la conquête des congés payés, la semaine de quarante heures, les occupations d’usines… Même si son action ne s’est pas limitée à cela. On comprend pourquoi… Ce sont là les souvenirs marquants de ce qui fut vécu comme une "embellie", entre la crise, la menace du fascisme et la guerre. Un moment de bonheur. (On pourrait avancer l’idée que le bonheur ne pouvant guère être un état permanent, une vie heureuse, à l’échelle d’un peuple comme d’un individu, serait une vie bien remplie en moments heureux).

Le Front populaire, particulièrement, fut vécu comme un moment de libération du travail, à la fois par l’accès au temps libre et par la prise de possession symbolique des lieux mêmes de ce travail. Et ce sont des souvenirs de fête. Le bal dans la cour de l’usine et le couple qui part pour la première fois de sa vie en vacances sur son tandem pouvant en être les photos symboliques.

(Que le capitalisme moderne, depuis, ait récupéré le droit aux loisirs, comme il l’a fait par ailleurs de l’aspiration à la liberté sexuelle, à la fois pour en faire un nouveau territoire marchand, et pour conforter sa domination dans les esprits, est une autre histoire… qui est la nôtre. Reste le moment de l’embellie…)

Plusieurs poètes témoignent de ce mouvement.

Je pense en particulier à Paul Vaillant-Couturier, qui mériterait d’être mieux connu comme poète, avec ses textes de chansons : "Y a trop de tout", "Le campeur en chocolat" ou la version française d’ "Allons au devant de la vie"…

Jacques Prévert par  Robert Doisneau
Jacques Prévert par Robert Doisneau

Mais aussi à Jacques Prévert. Son recueil Paroles ne paraitra qu’après guerre, mais il se forme dans cette période des années trente. Il est l’un des poètes qui fréquentent la mouvance surréaliste. Plus particulièrement Desnos, dont il est l’ami, à qui il doit sans doute beaucoup, et qu’il suivra lors de sa rupture d’avec Breton. Prévert affirme très vite des sentiments et des convictions révolutionnaires. Plus anarchisantes que communistes. (Il n’adhèrera pas à l’idée de la « main tendue aux travailleurs chrétiens », défendue par Thorez, ni à la conversion des communistes français à la "Marseillaise" et à l’idée de patrie, qui leur permettra de jouer le rôle majeur que l’on sait pendant la guerre.)

Au cours des années trente, Prévert se lance dans l’aventure du théâtre d’agit-prop, avec ses copains du Groupe Octobre, surtout actif de 1932 à 1935. Pour ce groupe, il écrit des poèmes, des sketches et de petites pièces de théâtre.

L’une d’elles, La Bataille de Fontenoy, reçoit d’ailleurs le premier prix lors de l’Olympiade internationale du Théâtre Ouvrier auquel le groupe Octobre participe en 1933 à Moscou.

Un poème comme "Citroën" est à mes yeux l'un des sommets de la poésie politique et l’un des rares moments où s’affirme clairement dans la poésie française le sentiment d’une "conscience de classe" prolétarienne. Le 6 mars 1933, six cents ouvriers se mettent en grève à l’usine de Saint-Ouen. Le 31 mars, huit mille sont lock-outés et engagent une grève de trois semaines. Prévert écrit un poème qui n’a rien perdu de sa vigueur :

« Un ouvrier, c’est comme un vieux pneu/ Quand il y en a un qui crève / on l’entend pas crever/ Citroën n’écoute pas / Citroën n’entend pas... / Mais ceux qu’on a trop longtemps tondus en caniches/ ceux-là gardent encore une mâchoire de loup/ pour mordre/ pour se défendre/ pour attaquer/ pour faire la grève. »

En 36, avec certains membres du Groupe, Prévert monte des spectacles, notamment Le Tableau des Merveilles inspiré de Cervantès, dans des entreprises occupées, au rayon "Communiantes" des magasins du Louvre, aux studios de la Samaritaine, à la Mutualité, à la Mairie de Montreuil… Il y dit notamment : « La vie n’est pas encore tellement rose/ elle n’est pas tricolore non plus / elle est rouge, la vie. »

Le Tableau des merveilles
Le Tableau des merveilles

Ces textes devaient revêtir pour lui une importance certaine car il les reprend après guerre dans plusieurs de ses livres, notamment dans Spectacles. Même si cette participation à la troupe du Groupe Octobre est restée longtemps un peu occultée, on peut considérer que l’essentiel de Prévert trouve là son origine.

Prévert parait y renouveler spontanément la poésie satirique. Il le fait en introduisant la liberté du langage parlé, le jeu sur les mots, les locutions populaires prises au pied de la lettre et détournées à la manière des surréalistes.

Cette liberté pratique l’irrespect. (« Respect, voilà le grand mot lâché », écrit-il dans "Crosse en l’air"… Et c’est un mot dont on nous rebat toujours aujourd’hui les oreilles). Et la "respectose", comme dirait le romancier René Ballet, est sans doute la maladie la plus grave à gauche.

Prévert ne quête pas la reconnaissance officielle. Il ne lèche pas la main des maîtres. Il met sens dessus dessous les gloires établies, les présidents, les notables, Paul Claudel, les cardinaux et les académiciens… en un réjouissant chamboule-tout qu’il pratique dans pas mal de poèmes, comme dans le célèbre "Dîner de têtes" qui ouvre Paroles. Et cet esprit libertaire est salutaire… Certains hocheront peut-être la tête, jugeant que ce Prévert n’est pas très profond. (Pour les cuistres, un poète qui a de l’humour ne peut pas être profond). Ils parleront peut-être même de "populisme"… Mais pour Prévert, il paraît évident que les poètes et les révoltés doivent mettre les rieurs de leur côté. Le rire est une grande vertu populaire qu’il pratique et dont il fait l’éloge. Dans "Je suis comme je suis", il fait dire à la jeune femme : « Quand j’ai envie de rire, oui je ris aux éclats. »

Il n’est pour lui de bonne critique qu’une critique joyeuse. Ce qui ne l’empêche pas d’être vache, voire sanglant. « Pour réussir ce tour utile et amusant / Se laver les doigts / Soigneusement / Dans une pinte de bon sang/ Chacun son cirque », écrit-il dans "Pour rire en société". Mais cette critique violente est une critique heureuse qui a pour fond la gentillesse, une grande tendresse envers la vie, sous toutes ses formes. Le rire procède non seulement du jeu de massacre des gloires et des idées établies, mais il est aussi produit par les rapprochements incongrus, la fantaisie débridée, le retour improbable mais inévitable du "raton laveur"…