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Culture / Eau de vie

Engels, le bon compagnon

Et Engels, que vient-il faire dans cette affaire ? On sait qu’après la mort de Marx, il a poursuivi son œuvre en mettant en forme ses notes pour publier la suite du Capital ou de L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1). Mais en quoi nous intéresse-t-il dans une chronique consacrée à la poétique du bonheur ?

En fait, il me semble qu’il y trouve sa place tant pour la pratique de la chose que pour sa théorie.

L’Origine… qui vient de reparaître n’est en effet pas sans rapport avec notre sujet. Sans idéaliser les premiers pas de l’humanité, Engels, s’appuyant sur les connaissances scientifiques de son temps, notamment les travaux de Morgan sur les Iroquois, montre qu’à l’époque de la commune primitive, avant l’apparition de la propriété privée et de l’État, la vie humaine n’était pas sans règles, parfois complexes ; elle n’était certes pas idyllique, et l’individu avait sans doute peu de liberté par rapport au groupe, mais les êtres humains vivaient dans une forme quasi naturelle et obligatoire de solidarité. Sur certains points, les progrès de l’anthropologie ont conduit à relativiser ces conclusions et ont montré que le modèle matriarcal fut sans doute moins universel qu’il ne le croyait. Mais, pour l’essentiel, la thèse du communisme primitif semble confirmée. Non, l’humanité n’a pas toujours été divisée entre riches et pauvres, puissants et opprimés et le capitalisme n’est pas éternel. Ni l’État, ni la famille et les rapports entre les sexes tels que nous les connaissons aujourd’hui.

Les reportages sur les quelques peuples qui vivent encore à l’écart de la civilisation capitaliste en témoignent. (Et l’intérêt qu’ils suscitent auprès des téléspectateurs est d’ailleurs révélateur). Comme le note l’animateur de télévision en charge de ces reportages, beaucoup des peuples qu’il a rencontrés, et qui n’ont rien ou presque, « sourient tout le temps »… Engels ne croyait pas au mythe rousseauiste du bon sauvage, mais il avait pu voir comment le progrès matériel sous le capitalisme avait pour condition l’exploitation du plus grand nombre et se payait de nombreux reculs en humanité. Aujourd’hui chacun peut constater, comme le prévoyait aussi Keynes, que le triomphe du capitalisme n’assure pas le bonheur généralisé mais plutôt la généralisation de la dépression.

Mais Engels ne rêvait pas du retour en arrière vers le stade du communisme primitif. Il se battait, comme son ami Marx, pour un stade supérieur de la société qui permettrait d’en finir avec le malheur social. Et il le faisait avec bonheur ; car il semble avoir été d’un naturel particulièrement heureux.

Né en 1820 à Barmen, dans la vallée industrielle de Wuppertal, d’une famille aisée d’industriels du textile, il a manifesté très tôt sa vitalité et son goût de la liberté. « Les hésitations continuelles, la peur philistine des actes audacieux nous dégoûtent profondément. Nous voulons nous échapper vers l’immensité du monde libre et, dédaignant la prudence, lutter pour la couronne de la vie-exploit », écrit-il dans ses années d’adolescence. Élève brillant, doué pour le dessin comme pour les langues (il en parlera douze !), il écrit des vers (en grec ancien et en allemand), fait de l’escrime et de l’équitation et, pendant ses années d’étudiant, fréquente le gymnase comme les estaminets tout en polémiquant avec le philosophe réactionnaire Schelling pour défendre les idées de Hegel, ou la critique de la religion par Strauss et Feuerbach.

"Émancipation de la chair"
"Émancipation de la chair"
Engels aimait la vie, la bonne chère et la chair. Un de ses dessins de jeune homme, légendé "Le triomphe de la chair", met en scène un sans-culotte qui brandit au bout d’une pique un plat de côte ! Ce n’était pas un rabat-joie ni un bonnet de nuit… Dans le questionnaire des filles Marx, à la question « Votre idée du bonheur ? », quand Marx répond « La lutte » (ce qui va évidemment loin…), lui répond : « Château-Margaux 1848 ».

Il fut penseur et homme d’action tout à la fois. (« L’entrain » était la qualité qu’il appréciait le plus chez un homme). On sait qu’il était féru de science militaire. Mais il ne s’est pas contenté d’écrire sur le sujet. Pendant la révolution allemande de 1849, il participa au soulèvement des Allemands de Bade et du Palatinat et s’enrôla dans le corps-franc du général Willitch. Il y fit preuve de courage physique mais prenait ça à la légère. (« Prendre tout à la légère » était sa devise préférée)… Dans une lettre à Eleanor Marx, il écrit : « J’ai pris part à quatre combats dont deux assez importants, surtout celui de Rastatt, et j’ai trouvé que le courage de taper dans le tas qu’on vante tant était la qualité la plus commune que l’on puisse avoir. »

Après l’échec du "Printemps des peuples", Marx et lui mettent à profit le reflux du mouvement révolutionnaire pour approfondir leurs études et contribuer à former le jeune mouvement ouvrier. Envoyé à Manchester comme fondé de pouvoir de son père auprès de son associé des filatures "Ermen and Engels", Friedrich devra s’astreindre pendant vingt ans à un travail de bureau au service de ce « foutu commerce », qui ne le rendait pas heureux, mais grâce à quoi il put soutenir financièrement Marx et sa famille. Dans le même temps, il tourna le dos à la vie bourgeoise pour fréquenter le monde ouvrier. « J’ai renoncé à la société et aux banquets, au porto et au champagne de la classe moyenne et j’ai consacré mes heures de loisirs presqu’exclusivement à la fréquentation de simples ouvriers. » C’est une jeune ouvrière d’origine irlandaise, Mary Burns, qui avait commencé à travailler en usine à neuf ans, qui lui sert de guide dans ces "bas-fonds" d’où il rapportera son livre sur la Situation de la classe laborieuse en Angleterre. De Mary Burns on sait peu de choses. Engels l’avait installée avec sa sœur dans une maison de la banlieue et c’est là qu’il passait son temps quand il s’était libéré de ses obligations professionnelles. Elle savait à peine lire et écrire mais était vive et intelligente. Et proche des milieux chartistes. Engels, qui n’avait que mépris pour la famille bourgeoise, dans laquelle « L’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat » et où la « monogamie (est) complétée par l’adultère et la prostitution », ne l’a jamais épousée. Mais, après sa mort, en 1863, il vécut en concubinage avec sa sœur Lizzy, qu’il finit par épouser un peu avant qu’elle meure. Lizzy, comme sa sœur, était une ouvrière, irlandaise et fière, liée au mouvement des Fenians dont le couple a accueilli et protégé des militants quand ils étaient pourchassés.

Lizzy Burns
Lizzy Burns
La mort de Mary fut l’occasion d’une des ses rares brouilles avec Marx, car celui-ci eut à peine un mot de compassion, plus préoccupé qu’il était par ses soucis d’argent. Pendant une semaine Engels ne lui écrivit pas. Puis il a passé l’éponge… Lui, dont l’occupation favorite, selon ses dires, consistait à « taquiner et répondre aux taquineries », considérait visiblement qu’il n’y a pas de bonheur hors l’amitié et la fraternité. On a pu dire de lui qu’il était un moderne Pollux, le héros antique qui, après avoir combattu aux côtés de son demi-frère, Castor, ne voulut pas le laisser partir seul pour les enfers.

1. L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, édition Le Temps des Cerises, 2012, préface Christophe Darmangeat.