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Culture / Hommage

Le poète de l'espoir lucide

Haïti, si souvent et durablement meurtri, vient de perdre, le 4 janvier, l'un de ses grands écrivains, Jean Metellus. Il faut nourrir notre imaginaire, notre volonté de transformation du monde, notre soif du beau au chant d'espérance lucide de son œuvre, comme à celle de contemporains haïtiens, plus jeunes, les Lionel Trouillot, Dany Laferrière, ou beaucoup plus anciens comme Jacques Roumain, et qui tous ont agi contre les dominants en tous genres.

Né en 1937, Jean Metellus veut retenir de cette « nation pathétique » qu'elle s'est construite aussi sur la « Terre de la naissance du premier état nègre du monde , terre d'un peuple d'esclaves qui se libèrent, avec Toussaint Louverture, et redonnent à Saint-Domingue le nom indien de l'île, de ses premiers occupants. C'est dans cette capacité à s'émanciper que Jean Metellus puise la force de son engagement qui traverse ses écrits - poésie, théatre, essais. S'il doit, comme d'autres, s'exiler pour survivre à la dictature de Duvalier, il garde son peuple au cœur. Écrivain et neurologue, il a la conviction que la parole, écrite ou échangée, est source de vie, permet de surmonter les maux ou du moins d'y faire face, ce qu'il applique à lui-même. Une parole qu'il prête en quelque sorte à ceux à qui les oppresseurs veulent la confisquer et que des intervenants parés d'humanitaire occupent à leur tour.

Le recueil Au pipirite chantant, publié, par l'entremise de Jean-Paul Sartre, par Maurice Nadaud, a fait connaître le poète en 1978 (Ci-dessous un extrait du poème qui donne son titre à l'ouvrage). Gallimard, Messidor, Le Temps des Cerises ont inscrit ses écrits à leurs catalogues. Antoine Vitez l'a mis en scène. Prix Léopold Sédar Senghor en 2006, Grand prix de poésie de l’Académie française en 2010, ces consécrations méritées n'en font pas un monument figé : en le lisant, continuons à donner vie à son œuvre.

M.K.

Au pipirite chantant

Au pipirite chantant le paysan haïtien a foulé le seuil du jour et dessine dans l'air, sur les pas du soleil, une image d'homme en croix étreignant la vie

Puis bénissant la terre du vent pur de ses vœux, après avoir salué l'azur trempé de lumière, il arrose d'oraison la montagne oubliée, sans faveur, sans engrais

Au pipirite chantant pèse la menace d'un retour des larmes

Au pipirite chantant les heures sont suspendues aux lèvres des plantations

Si revient hier que ferons-nous?

Et le paysan haïtien enjambe chaque matin la langue de l’aurore pour tuer le venin de ses nuits et rompre les épines de ses cauchemars.

Et dans le souffle du jour tous les loas sont nommés.

Au pipirite chantant le paysan haïtien, debout, aspire la clarté, le parfum des racines, la flèche des palmiers, la frondaison de l’aube

Il déboute la misère de tous les pores de son corps et plonge dans la glèbe ses doigts magiques.

Le paysan haïtien sait se lever matin pour aller ensevelir un songe, un souhait

Sur des terrasses vêtues de pourpre il est happé par la vie, par les yeux des caféiers, par la chevelure du maïs se nourrissant des feux du ciel

Le paysan haïtien  au pipirite chantant lève le talon  contre la nuit et va conter à la terre ses misères dans l’animation d’une chandelle

Et son oreille croit plus à la patience des végétaux qu’au vertige du geste, à l’insurrection des herbages qu’aux prodiges du sermonnaire

Car il méprise la mémoire et fabrique des projets

Il révoque le passé tressé par les fléaux  et les fumées

Et dès le point du jour il conte sa gloire sur les galeries fraîches des jeunes pousses

Jean Metellus, Au pipirite chantant, Éditions Les lettres nouvelles, 1995. Extrait emprunté au site : www.mtholyoke.edu/projects/lrc/french/haiti/part1.html

Le pipirite est le premier oiseau à chanter le matin à Haïti.