Qui sommes-nous ? Charte du site Participer S'abonner Soutenir Liens

Appel

Horizons d'émancipation

La 4 de couv'

Note d'actualité

Sur le plateau

Rubriques

Altercommunisme

SE FÉDÉRER POUR L'ÉMANCIPATION

Altercommunistes

Séquences

Cerises

Sélection

Imprimer cet article

Culture / Eau de vie

Hugo, « rupture avec ce qui amoindrit »

« Chacun trouve son bonheur où il peut », dit la sagesse populaire. Et toute la tradition de la philosophie matérialiste, de l’Antiquité à nos jours, conforte cette idée. Non pas que le bonheur soit en son essence inconnaissable pour la pensée, contrairement à ce qu’en ont dit quelques philosophes, comme Kant, voire Rousseau, alors que chacun sait qu’il est connaissable en pratique… Mais ses formes sont extrêmement variées. Sans doute est-ce parce qu’en son principe, l’expérience du bonheur tient à notre capacité à jouir, à travers nos sens et notre esprit, de l’infini mouvement de la vie et de la matière jusqu’en sa forme la plus élaborée qu’est l’esprit. L’être humain est un "jouisseur" polymorphe. La reconnaissance de ce fait devrait suffire à fonder une philosophie politique de la liberté. (Mais force est de constater que bien des dogmes, religieux, politiques ou moraux s’opposent toujours à cela.)

Au XIXe siècle, un poète paraît incarner entre tous cet appétit insatiable de vivre et ce besoin de se dépasser qui caractérisent dans son ensemble l’humanité. Cet ogre, pour reprendre une image facile mais juste, c’est évidemment Hugo.

« Un poète est un monde enfermé dans un homme », écrit-il dans La Légende des siècles. Il a comme personne réussi à résumer le monde de son temps et tenté d’aller plus loin. Dès la préface de son recueil Les Rayons et les ombres, il annonçait l’ambition : « Tout poète véritable (…) doit contenir la somme des idées de son temps. » Sans doute est-ce cela qu’on peut nommer le génie.

On connait son goût pour les antithèses. Il s’agit, plus que d’un goût, d’une pensée poétique active qui, en tout lieu et toute chose, tente de voir le grand et le petit, le bon et le mal, le bonheur et le malheur, l’obscurité et la clarté pour saisir la figure « une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l’Homme », dans son infini mouvement pour aller de l’ombre à la lumière. Pensée de la contradiction qui ne se résout pas, contrairement à ce qu’on pourrait croire, en un simple manichéisme. Dans la religion de Hugo, (le poète qui se rêvait mage, ou "voyant", comme dira plus tard Rimbaud), Satan est nécessaire à Dieu et à sa création qui ne peut se passer de son insoumission. Lucifer est voleur de feu.

Beaucoup trouvent Hugo insupportable de grandeur (ce qui nous fait aujourd’hui tant défaut) et pontifiant. Il peut l’être parfois. Mais il est toujours terriblement vivant.

Ainsi cette intelligence, ce sens aigu de la contradiction en tout ce qui est vivant apparaissent-ils de façon éclatante dans ce qui touche à la question du bonheur. L’enfant Hugo, dont les parents se tournaient le dos, a toute sa vie cherché l’amour et il l’a beaucoup trouvé. Il fut un amoureux impénitent. De sa femme, Adèle (qui lui préférait son ami Sainte-Beuve et la sacristie), de Juliette, la maîtresse fidèle de toujours, mais aussi de beaucoup d’autres, Léonie, la rivale, et des passades et des passions, jusqu’à celle du vieil homme pour Blanche, la petite lingère… Lui qui est un habitué des grandes orgues de l’histoire collective a, pour parler de ses amours, une simplicité et une sincérité qui ne laissent de toucher. « Elle était déchaussée, elle était décoiffée, / Assise les pieds nus, parmi les joncs penchants ; » ou : « J’ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline / Dans l’âpre escarpement qui sur le flot s’incline. » Et mille autre vers de la même eau limpide.

Avec une idée de la femme qui, sans idolâtrie, l’élève. « Quand tout se fait petit, femmes, vous restez grandes », dit-il dans Les Châtiments.

Et l’amour des enfants ? Aucun poète français n’a su comme lui en parler. « Je ne veux habiter la cité des vivants / Que dans une maison qu’une rumeur d’enfants / Fasse toujours vivante et folle. »

Même pour ceux qui ne sont pas grands-parents, il faut lire ou relire L’Art d’être grand-père. Jamais l’enfant n’avait été dit avec une telle vérité, jusque dans ses mots et ses questions qui désarçonnent l’adulte. Considéré, avant les psychologues modernes, non seulement comme un futur adulte, mais comme une personne à part entière.

À vingt ans, dans la préface de ses Odes, Hugo disait : « La poésie, c’est tout ce qu’il y a d’intime dans tout. » Le bonheur privé a toute sa place chez lui. Mais le bonheur, contrairement à ce qui se passe pour la plupart de nos contemporains, ne se limite pas à la sphère privée. « Rupture avec ce qui amoindrit », lance-t-il comme "mot d’ordre" dans la Légende… « Laisse là Fanchon et Fanchette », dit-il, lui qui a aussi écrit Les chansons des rues et des bois, où la vie est en fête.

Mais il sait que la vie ne va pas sans la mort, le bonheur sans le malheur. Il en a d’ailleurs eu son comptant, si on peut dire, dans sa propre vie. Ne serait-ce qu’avec la mort de sa fille, Léopoldine, dont le souvenir habite les Contemplations et porte sa poésie au plus haut. En romantique, il a le sens du drame et de la tragédie humaine, un sens souvent théâtral qu’on retrouve dans ses écrits comme dans ses dessins. Il sait que « L’éternel est écrit dans ce qui dure peu ». Il a beaucoup écrit sur « ce qu’il y a de tristesse dans le bonheur » (préface à Feuilles d’automne) et il connaît le goût de la mélancolie, auquel, pour beaucoup, se réduit le romantisme. « La mélancolie, écrit-il, c’est le bonheur d’être triste. » Et cela fait aussi partie de la vie et de la poésie… Mais Hugo (contrairement à Baudelaire, par exemple) ne s’y noie pas. Hugo a ses gouffres, mais il a aussi ses sommets. Il délire et il voit clair. C’est un homme de contradictions assumées et qui poussent en avant la marche de sa vie et de son œuvre. Homme total, il anticipe à sa manière Marx… mais pas ceux de ses épigones qui ont tenté de simplifier l’homme en niant ses contradictions.

Chez lui, l’intime s’ouvre au public. La méditation nourrit l’action. Le moi conduit au nous. « Insensé qui crois que je ne suis pas toi », écrit-il en introduction des Contemplations, définissant ainsi la valeur profondément politique de tout grand et vrai lyrisme. Chez lui, il est impossible de séparer de façon absolue ce qui relève des mouvements du cœur et de ceux de la conscience, du lyrisme et de la satire ou de l’épopée. L’Art d’être grand-père, par exemple, est en même temps un grand livre politique dans lequel Hugo s’en prend, entre autres, à l’enseignement clérical de la jeunesse.

Ainsi qu’il le note trois jours à peine avant sa mort : « Aimer, c’est agir.» Hugo, toute sa vie, depuis sa jeunesse royaliste, jusqu’à sa maturité républicaine et sa vieillesse qui le rapproche des débuts du mouvement ouvrier n’a cessé de descendre dans l’arène, en montant à la tribune ou en posant le pied sur son rocher. Pour prendre la pose ? dira-t-on. Sans doute. Mais aussi pour prendre pied dans l’histoire humaine et influer sur le cours des choses.

Et rares sont les écrivains qui eurent une telle influence. Il n’est qu’à penser à l’impact des Misérables dans la prise de conscience non seulement du sort fait au peuple mais aussi de sa force et de sa grandeur possibles.