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Jeremy Bentham et le calcul des bonheurs

Jeremy Bentham (1748-1832), le "père de l’utilitarisme", est assez mal connu en France, mais il a exercé - et peut-être exerce-t-il toujours - une forte influence dans le monde anglo-saxon. Marx en fait à plusieurs reprises l’une de ses têtes de Turc, notamment dans L’Idéologie allemande et dans Le Capital. Il l’appelle « L’insigne Philistin Jeremy Bentham, cet oracle insignifiant, pédant et verbeux de l’intelligence bourgeoise ordinaire du XIXe siècle ». On peut en effet le prendre pour l’indice intellectuel du moment précis où la bourgeoisie, classe progressiste voire révolutionnaire qui a porté les Lumières, révèle sa face sombre et réactionnaire. Il est contemporain de la révolution industrielle anglaise qui a mobilisé le charbon, le fer, et la machine, mais surtout les bras et les jambes des hommes, des femmes et des enfants qu’elle a livrés au Moloch de l’accumulation du capital.

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Bentham embaumé, exposé à la bibliothèque de l'université de Londres.

Il se veut l’héritier d’Helvétius et de son réalisme sceptique : « Pour aimer les hommes, il faut peu en attendre. » L’une de ses grandes idées dont on peut mesurer la faveur actuelle est la "prudence"… (« La prudence, dit-il, veut que nous n’élevions pas trop nos espérances »… on croirait entendre nos politiques.) Mais il est aussi un disciple d’Adam Smith, le premier des économistes classiques anglais qui a montré avec un certain réalisme comment la richesse des nations était liée au travail, source de la valeur. Juriste, il s’attache avant tout à dissiper les fictions idéalistes censées justifier de toute éternité les lois et les institutions. Pour lui (et en cela il est l’un des premiers penseurs "pragmatistes" et presque matérialiste), l’homme agit par intérêt. Il nous intéresse ici en cela qu’il formule pour la première fois ce qu’on pourrait nommer la conception capitaliste du bonheur. « Il est clair, écrit-il, que l’homme agit en vue de son propre intérêt ; ce n’est pas qu’il voie toujours son intérêt là où il est véritablement ; car par là il atteindrait la plus grande source de bien-être possible et si chaque homme, agissant en connaissance de cause de son propre intérêt individuel obtenait la plus grande somme de bonheur possible, alors l’humanité arriverait à la suprême félicité et le but de toute morale, le bonheur universel, serait atteint. »

Vivant à l’époque où s’impose le tiroir-caisse, il juge le bonheur quantifiable et met au point un principe de calcul permettant de juger du bonheur en faisant la comptabilité en partie double des plaisirs et des peines, des avantages et des inconvénients de tel ou tel plaisir, prenant en compte sa durée, ses effets, etc.

La morale consiste à aider l’homme à ne pas se tromper dans ses calculs. « Qu’est-ce que le bonheur ? C’est la possession du plaisir avec exemption de peine », dit-il. Pour cela, il est bon de posséder car le bonheur s’achète. « La richesse n’est pas désirée pour elle-même, mais surtout parce qu’on peut l’échanger contre d’autres objets que nous désirons. »

En fait, il compte sur l’équilibre raisonné des égoïsmes pour parvenir au bonheur général. En bon libéral, après avoir été tenté de confier à l’État le soin de réformer le monde, il se rallie à l’idée que « la main invisible du marché », selon l’expression d’Adam Smith, permettra l’harmonisation des intérêts et l’allocation optimale des ressources, pour parler comme les économistes d’aujourd’hui.

L’échange est au fondement de la société et il est juste. (C’est déjà l’idée néo-classique de la "concurrence pure et parfaite").

« La sphère de la circulation des marchandises, où s’accomplissent la vente et l’achat de la force de travail, est en réalité un véritable Eden des droits naturels de l’Homme et du citoyen. Ce qui y règne c’est Liberté, Egalité, Propriété et Bentham », écrit Marx, avec son ironie habituelle, dans le Livre I du Capital.

Libéral, Bentham l’est sur bien des points. Par exemple, il se prononce pour la liberté d’expression, l’abolition de la peine de mort, le droit au divorce, la dépénalisation de l’homosexualité… Mais c’est un libéralisme modéré. Au plan social, il fait preuve de "réalisme" ou de "prudence" et considère que le "bonheur parfait" relève des chimères philosophiques. Il se résigne ainsi à penser qu’ « un travail pénible, une soumission quotidienne et une condition presque identique à la misère seront toujours le lot du plus grand nombre ».

Il est clairement du côté des possédants et ne conteste pas l’économie capitaliste. Il s’est d’ailleurs fait connaître par un libelle intitulé Défense de l’usure, dans lequel il prône des taux d’intérêts raisonnables.

Pour changer les choses, il ne compte pas sur une révolution, contrairement à Marx, mais sur l’évolution qui permettra à la "classe moyenne" de grandir…

Au plan politique il est favorable à la démocratie, mais une démocratie modérée… garantie par le suffrage censitaire.

Bien sûr, dans cette situation où le bonheur de tous ne saurait être parfait, l’égalité doit être subordonnée à la sécurité et l’autorité est nécessaire pour défendre la propriété et la société.

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La prison idéale conçue par Bentham.

C’est pourquoi, sa philanthropie le poussant à s’intéresser aussi aux brebis égarées de la société, il consacre une partie de son énergie vers la fin de sa vie à imaginer les plans d’une prison idéale fondée sur un modèle "panoptique", dans lequel les gardiens peuvent voir d’un point central toutes les cellules disposées en arc de cercle. Sur le coup, son idée n’aura pas de succès, mais elle finira par être adoptée (par exemple dans les prisons américaines). On y voit déjà se mettre en place la contrepartie du "libéralisme" : le contrôle social généralisé décrit par Orwell dans 1984. (Foucault traite du "panoptisme", « la technologie disciplinaire à laquelle rien n’échappe », dans Surveiller et punir).

Jeremy Bentham a fait des émules, de James Mill à Owen, le socialiste utopique et réformiste du XIXe, et à beaucoup de "penseurs" d’aujourd’hui.

Percy Bysshe Shelley
Percy Bysshe Shelley
Son idée du bonheur fondé sur le calcul des satisfactions a aussi été critiqué en son temps, par exemple par l’économiste John Stuart Mill qui disait : « Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait : il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. »

Je ne connais guère de poète qui ait chanté ce bonheur-là, le bonheur individualiste et finalement pauvre des riches. Il en est au contraire beaucoup qui l’ont combattu. Dès l’époque de Bentham. Tels William Blake ou Percy Bysshe Shelley, (1792-1822), qui disait : « Hell is a city much like London», L’enfer est une ville bien pareille à Londres…