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Culture / Eau de vie

Le siècle du bonheur

On a du XVIIIe siècle une idée souvent légère. L’image qu’en donnent les tableaux de Watteau ou de Boucher. Le goût dans l’aristocratie de la fête et du plaisir. Et sans aucun doute cela fait partie du paysage. Un monde finit qui n’est pas loin d’avoir atteint sa perfection (pour le petit nombre de ceux qui en ont le privilège). Le classicisme se mue insensiblement en hédonisme, le genre galant l’emporte, avec les bergeries et une certaine frivolité, un érotisme parfois égrillard. Jean Honoré Fragonard est ainsi le peintre d’une nature heureuse réduite au rang de décor. Il a notamment peint "Les hasards heureux de l’escarpolette". Son commanditaire, M. de Saint-Julien, receveur général des biens du clergé, lui avait demandé : « Je désirerais que vous peignissiez Madame sur une escarpolette qu'un évêque mettrait en branle. Vous me placerez de façon, moi, que je sois à portée de voir les jambes de cette belle enfant et mieux même, si vous voulez égayer votre tableau. » (Pendant la révolution, Fragonard rejoint la Commune des Arts en 1791 et fut grâce à David nommé parmi les administrateurs du Louvre. L’empire le révoquera en 1805 car son style rococo s’oppose au néo-classicisme en cours).

On dit souvent du XVIIIe siècle que ce fut un siècle sans poésie. C’est aller un peu vite en besogne. Là aussi, il développe un art de salon raffiné qui veille à l’équilibre des passions et où l’esprit l’emporte, notamment à travers l’épigramme porté à une certaine perfection, par exemple chez Ecouchard-Lebrun que ses contemporains comparaient à Pindare. Les Jardins de l’Abbé Delisle annonçant pour leur part le romantisme et son goût de la nature…

Mais il est vrai que c’est plutôt chez les prosateurs et les philosophes que les choses importantes se passent. Notamment au rapport de cette idée du bonheur qui se transforme.

Diderot partage l’hédonisme de son temps. C’est un homme de plaisir. Mais sa passion de philosophe qui cherche la vérité le pousse plus loin. Son écriture elle-même est une fête de la langue et sa prose est peut-être la plus belle de la littérature française. Mais c’est une fête de l’intelligence.

Pour lui, le bonheur ne saurait se borner à la jouissance égoïste.

Dans sa conclusion de l’article "Éléments de Physiologie", il écrit : « Il n’y a qu’une vertu, la justice ; qu’un devoir, se rendre heureux. »

Ce faisant, dans le contexte de son temps, il énonce une contradiction. Celle-là même que les Libertins esquivaient et dont l’œuvre et la vie de Sade disent la violence. La contradiction entre l’être de plaisir qui affirme sa liberté et l’être moral et social que préoccupe la vie en société. Il anticipe la contradiction de la société bourgeoise, fondée sur la propriété privée et la concurrence, et où la liberté de l’individu s’arrête où commence celle d’autrui.

Diderot serait donc une sorte de "libertin" qui aurait souci de l’autre. Et en premier lieu de la femme. (« Quand on écrit des femmes, il faut tremper sa plume dans l’arc-en-ciel et jeter sur sa ligne la poussière des ailes du papillon… » - in "Sur les femmes".)

Ce fils de coutelier de Langres, que ses parents destinaient à la charge de chanoine, préféra monter à Paris pour parfaire ses études, vivre dans la pauvreté, courir les cotillons et découvrir la philosophie. Homme de passion et d’idées, il est à la fois l’auteur des Bijoux indiscrets et de La Religieuse (qu’il ne put publier de son vivant), et batailla pendant vingt-cinq ans pour l’Encyclopédie, qui est non seulement le compendium des connaissances du temps, mais un monument vivant dédié au travail humain, à la technique, aux métiers et au travail, valeurs nouvelles qui allaient changer le monde. C’est assez dire que le bonheur chez Diderot ne se résumait pas à la jouissance (même si Denis fit preuve en bien des domaines d’un bel appétit) et était inséparable du combat pour les Lumières.

(Par dessus les siècles, Diderot retrouve Rabelais, l’homme de la Renaissance dont l’Abbaye de Thélème avait pour devise "Fays ce que voudras" et pour qui le bonheur tenait à l’étude.)

Ce lien entre bonheur, savoir et liberté se consolidera chez lui d’une évolution qui le mènera du christianisme au déisme, comme son ami Rousseau au début, puis au matérialisme et à l’athéisme.

Dans son Entretien d’un Philosophe avec la Maréchale de...il fait la démonstration, par la voix de son personnage Crudeli, de l’immoralisme de la religion qui impose sa morale sur Terre en promettant des récompenses au Ciel.

La Maréchale : Quoi ! Vous ne volez point, vous ne tuez point, vous ne pillez point ?

Crudeli : Très rarement.

La Maréchale : Que gagnez-vous vous donc à ne pas croire ?

Crudeli : Rien du tout, madame la Maréchale. Est-ce qu’on croit parce qu’il y a quelque chose à gagner ?

Et ces idées-là n’ont pas été pour rien dans la Révolution qui allait bouleverser la société française et l’Europe, à la fin du siècle.

Mais on peut lire chez Diderot des pages qui dépassent l’horizon de la société bourgeoise et d’où se peut déduire une idée du bonheur qui va bien plus loin que celle qu’elle nous propose. Est-ce extrapoler que de voir dans le Supplément au Voyage de Bougainville l’embryon d’une contestation du colonialisme et de l’eurocentrisme ? Bien sûr, l’évocation des mœurs supposées des Tahitiens relève de la robinsonnade et lui sert à opposer la Nature à la Société qui a perverti l’homme. (Encore qu’à y regarder de plus près, ce ne soit pas si simple… Diderot ne semble pas considérer l’état de nature comme le paradis sur Terre.) Mais l’insuffisance des informations de Diderot ne doit pas nous empêcher de prêter l’oreille à ce que dit le vieux Tahitien qui s’adresse à Bougainville :

« … nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d’effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous ; et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. »

(…)

« Orou ! Toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l’as dit à moi, ce qu’ils ont écrit sur cette plaque de métal : Ce pays est à nous. Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si un Taïtien débarquait un jour sur vos côtes, et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres : Ce pays appartient aux habitants de Taïti, qu’en penserais-tu ? »

Il faudrait pouvoir tout citer… Il paraît que cette année Diderot a trois cents ans. Le relire est déjà un bonheur.