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Idées / Culture / Eau de vie

La jeunesse des troubadours

Aux XIIe et XIIIe siècle, dans le Sud de la France, est apparu un mouvement, celui de la "fin’amors", qui, par certains aspects, aujourd’hui encore semble relever du miracle de la génération spontanée. Il y a bien des hypothèses quant à l’origine des troubadours, mais elles continuent de prêter à discussion. La plus probable paraît cependant celle de la combinaison de plusieurs circonstances : la vie de cour dans les châteaux plutôt rustiques du midi qui commence à évoluer ; la découverte, à la faveur des croisades, de la civilisation arabe (à bien des égards plus raffinée que celle de l’Europe chrétienne) ; et l’apparition, parmi les chevaliers, les clercs et même les familles roturières de nombreux jeunes gens éduqués et sans emploi particulier. (Car l’héritage – quand héritage il y a – est réservé à l’aîné).

Mais le fait est là qui demeure remarquable : l’apparition dans cette partie la plus évoluée de l’Europe, comme le notait Engels, d’une nouvelle conception de l’amour. Ou plus exactement : l’affirmation d’une nouvelle idéologie culturelle et morale, l’amour chevaleresque, transposant dans le champ de l’amour les valeurs de la chevalerie : prouesse, jeunesse, "largeza"(générosité), "mezura"(mesure), "paratge" (c’est-à-dire "noblesse", de naissance, puis, par extension, de cœur…)

Le but de la quête du "pros" (preux) chevalier courtois n’est plus l’héroïsme que l’on conquiert sur les champs de bataille ou lors des tournois guerriers, mais la récompense à laquelle on peut prétendre dans les joutes d’amour. Et cette récompense, c’est la joie. La langue romane (limousin ou provençal médiéval que nous nommons aujourd’hui occitan) possède plusieurs mots pour désigner la joie : "gaug" (pour le sens commun) et "joi", (au masculin) pour désigner la joie suprême, celle que confère l’amour partagé et accompli. (Sans doute est-ce ce mot qui est passé avec un sens affaibli dans le français "joie" et dans l’anglais "to enjoy"… verbe que nous pourrions à bon droit leur envier).

(Ainsi, pour les troubadours comme pour les poètes antiques, le bonheur s’identifie à la joie. Mais à la différence des poètes de l’Antiquité, cette joie est pour eux avant tout liée à l’amour.)

Guilhem IX, comte de Poitiers, grand-père d’Aliénor d’Aquitaine, est d’ordinaire considéré comme le premier des troubadours. Il est un des premiers poètes laïcs, écrivant en langue vulgaire, des chansons à la fois délicates et vigoureuses. Sa "vida" (ou biographie) précise qu’il était l’un des « plus courtois au monde et un grand tricheur de dames ».

Dans une de ses chansons, il dit : « Totz lo jois del mon es nostre / dompna s’amdui nos amam » (Toute la joie du monde est nôtre / ma dame si nous nous aimons).

L’amour est le souverain bien. Et la dame adorée est toute puissante ; (revanche symbolique des femmes dans un univers où leur rôle réel est nettement moins brillant).

Dans une autre chanson, il écrit :

« Par sa joie elle peut guérir / par sa colère tuer / rendre fou un homme sage /…/ rendre vilain le plus courtois et faire un courtois d’un vilain... »

Ainsi l’amour aurait même le pouvoir de bousculer les barrières sociales… Et dans une certaine mesure, il semble que ce fut vrai, car en courtoisie pouvaient se rencontrer et rivaliser des nobles comme Jaufre Rudel, de grands seigneurs et même des rois, tel Richard Cœur de lion, et des hommes du peuple comme Bernart Ventadour, ou des jongleurs comme Cercamon (Cherchemonde) ou Marcabru dit "Pain perdu".

Ces poètes étaient bons chrétiens… Pourtant leur morale a quelque chose de bougrement païen. Au moment même où l’Église est en train de consolider l’institution du mariage, eux prônent ouvertement l’adultère. La dame qu’ils courtisent (dans la réalité ou dans le monde virtuel du vers ; le départ de l’un et de l’autre étant parfois difficile à faire, faute de documents autres que les "canzos" elles-mêmes) est en effet en général une châtelaine, mariée à un seigneur, capable de noblesse et de largesses. Beaucoup plus rarement une bergère…

Ils sont, bien avant l’heure, si cet anachronisme m’est permis, partisans de l’amour libre… (Pour eux comme pour les dames… pourvu qu’elles les aiment.)

Cet amour - même s’il pouvait inclure certains rites susceptibles de mettre à l’épreuve la vertu des amants (tel l’ "assag" - ou essai - qui consistait à coucher nu avec la dame sans faire l’amour) - ne se voulait pas toujours si platonique qu’on l’a dit.

Par exemple, toujours chez Guillaume IX :

« Je me souviens encore d’un matin / où nous mîmes à la guerre fin / et qu’elle me fit ce don si grand / de son amour et son anneau. / Que Dieu me laisse vivre tant / que j’aie mes mains sous son manteau. »

Et je pourrais évoquer aussi la figure de Peire Vidal, autre grand troubadour qui fut grand aventurier et grand hâbleur.

Mais l’important est qu’ils ont fait de l’amour une culture, et un art. Cette religion de l’amour qu’ils ont répandue dans toute l’Europe avait sans doute une dimension spirituelle. Les troubadours, qui étaient souvent très anticléricaux, semblaient attachés à une conception évangélique du christianisme, comme religion d’amour. Et même s’ils ne doivent pas être confondus avec l’hérésie cathare des Parfaits (qui étaient moins "joyeux"), ils vécurent souvent en bonne intelligence avec eux. Jusqu’à ce que l’Inquisition mette le pays à feu et à sang.

La croisade contre les Albigeois et la défaite du Midi sonnent le glas de l’âge d’or des troubadours. Certains entrent en résistance, d’autres s’exilent. Plusieurs déplorent la fin de Noblesse et Générosité remplacées (déjà) par Tromperie et Profit. Peire Cardenal, par exemple, dans plus d’un "sirventès" (ou satire) s’en prend à Rome et aux prêtres (« clercs se font pasteurs / et ce sont des tueurs ») et au roi de France, accusé « d’acheter, vendre et faire marché / comme serfs et bourgeois ».

L’heure n’est plus vraiment à chanter les belles mais, du coup, le fin’amors prend un sens plus élevé, quasiment un modèle et un remède social.

De cette jeunesse des troubadours, il nous reste une nostalgie et un goût de printemps dont nous ne sommes pas prêts de guérir.

Ecoutons Jaufré Rudel :

«  Quand les jours sont longs en mai / me plaît doux chant d’oiseaux lointains / et quand je suis d’ici parti / me souviens d’un amour de loin. »