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Culture / Eau de vie

L’idée antique du bonheur et nous

Sait-on encore bien ce que nous devons aux poètes et philosophes de l’Antiquité ? Et comment l’idée qu’ils se firent du bonheur vit toujours aujourd’hui, jusque dans le sentiment le plus commun que nous nous faisons de la chose ? Les études de latin et de grec ont quasiment disparu et sans être foncièrement réactionnaire, on peut considérer que c’est bien dommageable. Au lieu d’en faire, comme cela fut le cas, une marque de distinction élitiste vouée à disparaître, il y aurait grand intérêt à permettre au plus grand nombre de se frotter à ce qu’on appelait autrefois, non sans raison, les humanités. Cela serait utile pour faire mieux partager la maîtrise de notre langue (et réagir à l’uniformisation impérialiste et appauvrissante du "basic English"). Mais aussi parce que c’est dans cette histoire que prend sa source notre civilisation. Sans doute a-t-on pendant longtemps réduit, dans une conception euro-centrique et coloniale, la civilisation à son legs gréco-romain. Mais occulter ce legs, comme on le fait aujourd’hui, favorise la diffusion de la barbarie moderne, celle que produit et qui entretient à son tour la société consumériste et décervelée que nous connaissons. En clair, je pense qu’il y a, dans une perspective révolutionnaire, une réévaluation souhaitable de l’héritage antique.

Pour Épicure, la santé de l’âme, c’est le bonheur. L’étude du bonheur et des moyens de l’atteindre est l’objet même de la philosophie, laquelle étude concerne tout le monde. « Il n’est en effet, pour personne, écrit-il, ni trop tôt ni trop tard, lorsqu’il s’agit d’assurer la santé de l’âme. » Dans sa célèbre Lettre à Ménécée, Épicure définit ainsi son idée du bonheur : « pour le corps ne pas souffrir et pour l’âme ne pas être troublée ». La recherche du plaisir sur Terre est la fin (au double sens de but et d’achèvement) que le philosophe assigne à la "vie bonne". La recherche du plaisir ou hédonisme est le but même de l’existence. Et, comme le note Brecht, le plaisir n’a pas à se justifier.

Cette conception porte bien sûr en elle une opposition à toute idée religieuse d’une promesse de bonheur dans l’au-delà. Déjà, écrivait Épicure, « c’est par un seul et même soin que l’on parvient à bien vivre et bien mourir ». Et il se moquait de ceux qui prônaient une philosophie de la mort selon laquelle, une fois né, il fallait « franchir au plus vite les portes de l’Hadès ». Cette prise de parti en faveur de la vie terrestre explique que le christianisme ait toujours dénigré l’épicurisme, et par extension l’hédonisme, présentés comme la soumission aux passions les plus basses. Or, le plaisir prôné par Épicure est plutôt raisonné… Il y applique un principe très pratique de prudence qui consiste à éviter les plaisirs qui pourraient entraîner par la suite des déplaisirs plus grands. Son objectif est ce qu’il appelle l’ataraxie, ou paix de l’âme, qui « consiste à s’être débarrassé de toutes ses craintes ».

Traditionnellement, l’épicurisme est opposé au stoïcisme.

Les philosophes stoïciens mettaient en effet plus l’accent sur la capacité à endurer les maux de l’existence que sur l’aptitude à profiter de ses joies. « Savoir se satisfaire de ce que la vie nous offre », selon le précepte de Sénèque. On peut en déduire une morale de la résignation, mais on peut aussi y voir une simple leçon de réalisme. « Ne désire que ce qui dépend de toi », disait Épictète. « Chaque chose a deux anses : l’une par où on peut la porter, l’autre par où on ne peut pas. »

Avec le recul du temps, il nous apparaît qu’Épicuriens et Stoïciens ne sont pas si éloignés que ça en ce qu’ils partagent les uns et les autres une certaine sagesse.

Cette sagesse ne peut pas être la nôtre aujourd’hui car elle suppose l’acceptation du monde tel qu’il est, mais elle peut reprendre un sens nouveau, dans une pensée morale pour aujourd’hui.

Brecht, (toujours), dont on a vu qu’il était volontiers épicurien mais qui, à la différence des Anciens, voulait changer le monde, reprend ainsi aussi à son compte la sagesse des Stoïciens quand il écrit :

« Moi qui n’aime rien tant

Que l’insatisfaction devant ce qu’on peut changer

Rien ne m’est plus haïssable

Que la colère devant l’immuable. »

(Poèmes. T8, p. 104, éd. de l’Arche)

Les gens se plaignent toujours du mauvais temps… auquel ils ne peuvent pas grand chose. Mais souvent ils acceptent comme une fatalité ce qui leur tombe sur le coin de la figure alors que cela résulte de décisions politiques et économiques, sur lesquelles ils pourraient avoir prise…

Le poète latin Horace, qui fut influencé à la fois par l’épicurisme et le stoïcisme, est sans doute l’un de ceux qui exprime le mieux l’idée antique du bonheur.

Dans de nombreux poèmes, il chante la vie simple, dans sa maison de campagne à Tibur, la simple joie de boire son vin et de partager un repas frugal, en compagnie d’amis choisis. Cette conception est pour beaucoup dans notre idée moderne du bonheur… et même du droit à la retraite !

On peut sans exagération dire qu’elle a conduit à l’idée française du bonheur, qui est peut-être l’apport principal de la culture de notre pays aux valeurs universelles. Une idée que l’idéologie ultra-libérale et les politiques d’austérité, ainsi que les discours de culpabilisation qui vont avec, essayent d’éradiquer…

L’idée du bonheur prôné par le poète latin n’était pas sans limites. Elle supposait l’existence d’un certain Mécène, un "ami généreux" et n’était pas accessible à tous. De plus, elle refusait tout engagement dans des projets d’avenir.

Dans son "Ode à Leuconoé", célèbre pour le vers qui commence par ""Carpe diem", il écrivait ainsi : « Dans une vie courte, abstiens toi de projets » (Spatio brevi spem longam reseces)… Ce qui n’est pas spécialement révolutionnaire et peut conduire à un certain égoïsme.

Mais dans un monde dominé par la course absurde au profit, le culte de la vitesse, de l’efficacité et de la rentabilité, un monde où les gens n’ont plus guère le temps ni le droit de lire, de penser, de méditer, de s’arrêter et de prendre du recul, un monde où on remet en cause la réduction du temps de travail et le droit à la retraite, je tiens que "Carpe diem"1 (Cueille le jour) peut devenir un slogan révolutionnaire.

Le dernier vers de l’ode dit : « Carpe diem quam minimum credula postero  » que l’on traduit généralement par : Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain.