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Culture / Eau de vie

D’Aragon à Éluard, l’amour en jeu

Qu’Aragon et Éluard soient deux des plus remarquables poètes de l’amour, voilà qui ne fait guère de doute pour grand monde. Mais ce qui se joue à ce sujet entre ces deux poètes (et à travers eux) est probablement moins évident. C’est à mes yeux pourtant d’une réelle importance, non seulement car c’est de notre héritage partagé qu’il est question, mais surtout parce qu’ils nous laissent chacun à leur manière une question, toujours ouverte, une question cruciale pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui et peut-être même pour ceux de demain.

Aragon et Éluard ont en commun beaucoup : l’aventure du surréalisme, la résistance, le communisme… Et nul ne s’étonnera donc qu’ils partagent au sujet de l’amour, de la poésie et de la révolution quelques idées et quelques intuitions fondamentales. Les Surréalistes avaient fait de l’amour la valeur suprême. Poètes de l’amour fou, ils furent des hommes de désir et de plaisir, des fous d’amour et de poésie. Et l’un comme l’autre, parce qu’ils sont de grands poètes, ont sublimé l’amour.

Le capitalisme, comme le faisait pertinemment remarquer Marcuse, pratique, lui, la désublimation. Transformant tout en marchandise, il désacralise les sentiments et réifie le désir pour en faire mieux commerce. Ne nous cachons d’ailleurs pas que cette désacralisation est d’une certaine façon libération ; mais une libération qui n’est pas sans ambiguïté ni sans aliénations, comme le montre par exemple la généralisation de la pornographie.

Les poètes quant à eux subliment… Disant les faits et gestes de l’amour, ils les entourent d’une aura qui leur en fait dire plus, qui tend à leur dépassement. À rebours de ce qui se pratique dans nos sociétés aliénées, les poètes ont tendance à désacraliser le ciel et à sacraliser la vie terrestre.

D’où, chez l’un comme chez l’autre, un chant qui porte le sentiment amoureux très haut, lui rend une manière de culte et lui confère valeur spirituelle.

Paul Eluard et Nush
Paul Eluard et Nush

Et pourtant, de l’un à l’autre, l’idée de l’amour qui s’affirme paraît, avec le recul des ans, bien différente, pour ne pas dire franchement opposée.

Prenons deux recueils de maturité : Elsa, d’Aragon, écrit en 1959 (qui est l’un des plus beaux chants d’amour qui soit) ; et Le Phénix, d’Éluard, publié en 1951 (un an avant sa mort).

Il ne s’agit pas de comparer la valeur littéraire et poétique de l’un et l’autre. Ni d’ignorer qu’ils sont de complexions et de tempéraments très différents. Aragon est toujours dans l’inquiétude de son identité, toujours en proie à ses miroirs, toujours profondément blessé, à deux doigts du désespoir malgré la foi en l’avenir. Éluard paraît plus spontanément porté au bonheur. Aragon tente d’embrasser les infinis reflets contradictoires du monde dans un chant qui d’incidente en incidente paraît ne jamais devoir finir. Éluard cherche toujours à dire l’essentiel. Il est à la recherche d’une leçon de morale qui réunirait le beau, le bon et le vrai. Même obscurément, il cherche la clarté et la simplicité. Aragon est plus cérébral, Éluard plus sensuel. Si Aragon chante les yeux d’Elsa, il ne parle jamais de ses seins ou de tout autre partie de son corps (dont les blasons de la poésie ancienne faisaient pourtant traditionnellement l’éloge). Chez Éluard, le corps est beaucoup plus présent. Les seins, la bouche et les baisers se multiplient dans ses vers.

Mais par delà ces oppositions de caractère, c’est l’idée même de l’amour qui, à lire leurs poèmes, semble diverger.

On peut dire d’Aragon qu’il a porté à un point d’incandescence le discours amoureux occidental qui prend son origine dans la poésie arabe, dans le Mejnoûn de Leïla, se développe chez nous avec Tristan et Yseult ou les troubadours et culmine dans le romantisme et le surréalisme. Cette conception de l’amour fait de la femme aimée une figure idéalisée, quasi une idole (même si Aragon est assez lucide et intelligent et a assez d’humour pour ne pas être la dupe de son propre discours amoureux et s’il fait même assez souvent une place à l’autodérision). Mais son idéal poétique est celui de l’amour-passion, de l’amour absolu et exclusif pour lequel l’objet aimé est tout. Cette idée absolue s’accompagne obligatoirement du malheur d’aimer, que nourrit le désir de possession. « Prisonnière de mes bras dans nos demeures de tout autre désertes » (p. 37). Désir par définition impossible car l’autre échappe toujours. Ne serait-ce que par ses rêves. « Cette curiosité déchirante que j’ai de tes rêves », dit-il… Avec ce thème récurrent de la jalousie que cent vers viendraient illustrer : « ma suppliciante et folle jalousie » (p. 49) ; « Il pourrait lui dire cette violence qui l’habite, cette symphonie barbare, cette jalousie qui ressemble à la faim ignorant sa propre nourriture… » (p. 64) ; ou : « Je serais jaloux du soleil et de tes pensées » (p. 78), etc.

Cela n’enlève rien ni à la grandeur poétique d’Aragon, ni au fait qu’il fut de ceux qui firent progresser l’idée de l’égalité entre hommes et femmes. Ce n’est pas rien, même si ce vers est parfois moqué, d’avoir écrit dans Le Fou d’Elsa : « l’avenir de l’homme, c’est la femme »…

Mais chez Éluard, il me semble que se fait jour, au même moment, une conception à bien des égards plus novatrice et plus égalitaire de l’amour.

Déjà dans l’introduction à La Rose publique (en 1934), Éluard écrivait : « L’amour aux sexes confondus dans leur contradiction, surgit sans cesse de la perfection de mes désirs ; toute idée de possession lui est forcément étrangère. »

Aragon et Elsa
Aragon et Elsa

Pour Aragon, le bonheur comme l’amour est toujours fragile et menacé. « Le bonheur, écrit-il, je n’ai jamais pu me faire à son accoutumance »... Et : « Si l’amour chaque jour grandit, c’est au côté comme une plaie. »

Pour Éluard, il en va autrement. Même si la vie réelle lui a réservé sa part de malheurs (le départ de Gala, la mort de Nush, le 28 novembre 1946, "Le temps déborde"… ), l’amour est pour lui la voie qui conduit tout à la fois au bonheur individuel et au bonheur commun.

« Nous n’irons pas au but un par un mais par deux

Nous connaissant par deux nous nous connaîtrons tous

Nous nous aimerons tous et nos enfants riront

De la légende noire où pleure un solitaire. »

("Le temps déborde", p. 114)

Pour lui, l’amour ne relève pas de la quête d’absolu. Il est avant tout un besoin humain, naturel et ordinaire, un miracle commun et partageable. « L’amour est plus léger que le désir d’aimer », écrit-il avec un remarquable réalisme.

Et dans "Je t’aime", poème du Phénix repris dans le recueil posthume Derniers poèmes d’amour, il a cette déclaration extraordinaire qui relève d’une conception matérialiste, mais finalement très élevée de l’amour :

« Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas connues

(…)

Je t’aime pour aimer

Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas aimées. »

(1)Les références des pages des vers cités sont tirées pour Aragon de l’édition Folio d’Elsa et pour Éluard, de la Pléiade.