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Tribunes libres

Que disent les violences et les "révoltes" ?

L'éditorial de Cerises, "On a toujours raison de se révolter" (1) signé de Stéphane Lavignotte, a suscité une réaction, de Guillaume Liégard, l'un des animateur de Gauche anticapitaliste, dont nous publions des extraits. Stéphane Lavignotte y répond, et Cerises aussi.

Toute violence n'est pas révolte

L'édito de Stéphane Lavignotte dans Cerises n°178 est pour le moins surprenant. Sa comparaison et son double éloge des émeutes du Trocadéro et de la chaîne humaine de Notre-Dame-Des-Landes traduit en réalité une double méconnaissance.

La première, certes pas vraiment décisive, concerne l'évolution du football. La phrase suivante est éminemment problématique : « L’actuel président du PSG et ses actionnaires ont défiguré un sport populaire et turbulent en spectacle standardisé pour droits télévisuels planétaires, avec Tour Eiffel en fond. » Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce n'est pas l'arrivée d'un fond d'investissement du Qatar en 2011 qui a enclenché la corruption généralisée du football par l'argent. Ni en Europe, le Milan AC de Berlusconi et le poids des oligarques russes dans le football anglais sont là pour le rappeler. Ni en France, des années Tapie à Marseille en passant par la gestion Aulas de l'Olympique Lyonnais, sans même parler de l'éphémère présence de Lagardère père dans le Matra Racing, on le voit, cela fait belle lurette que le problème existe. Et puis le PSG d'avant, ce n'était quand même guère reluisant. Certes, il y avait l'affrontement entre les tribunes Auteuil populaires, chaleureuses et le Kop de Boulogne et ses fachos. Mais le PSG n'a jamais été un club populaire à proprement parler, tout au plus était-il lié historiquement à la communauté portugaise bien particulière dans sa composition sociale et son expression politique. (...)

Mais c'est sur un deuxième aspect bien plus politique que je voudrais insister. L'article se conclut ainsi : « Tout au long de l’histoire, des Jacqueries du Moyen-âge aux émeutes de 2005 en banlieue, les colères populaires ont été dépolitisées parce que leur message de douleur sociale et de refus de la société était impossible à intégrer, y compris par ceux qui, comme nous, jouent finalement le jeu, d’élections en manifestations Bastille-Nation... Solidarité avec les émeutiers et merde aux Condés ! ».

La comparaison avec NDDL est sans fondement et pour tout dire assez choquante. La question n'est pas sur la forme, violente ou non, mais sur le contenu. Même s'il s'agit de manifestations d'une société en crise, la nature de ces manifestations est évidemment décisive. Tout mouvement collectif a un sens qui se donne à voir, ou pas. L'appréciation, bien hasardeuse, de « refus de la société » est en soi un acte de foi. En réalité, s'il fallait chercher un message ce serait plutôt, à la rigueur, une volonté de s'intégrer à une société qui les exclut qu'une dénonciation du système. Mais le problème n'est sans doute même pas là. Et il est exclu d'être solidaire d'actions comme de détrousser un car de touristes. D'autant que le parallèle entre le Trocadéro et la forêt de Sherwood s'annonce épineux. No,n il ne s'agissait pas de robins des bois à capuches.

On peut essayer de comprendre ce qui s'est passé, critiquer une répression judiciaire toujours bien plus sévère pour ce type de débordements que par exemple une mise à sac de préfecture par la FNSEA. Mais soutenir ou s'en réclamer, non.

En réalité, et c'est un vieux débat, tout acte de violence issu de milieux populaires n'est pas nécessairement progressiste. Les exemples sont hélas très nombreux. Pour en rester à la France, on pourrait parler des émeutes anti-belges perpétrés par les mineurs du Nord Pas de Calais dans les années 1880 ou les pogroms anti-italiens à la même époque. Mais bien plus proche de nous, j'ai le souvenir douloureux de manifestations lycéennes littéralement dépecées par des bandes. Le souvenir d'élèves qui à peine sortis de leur lycée de Saint-Denis (ou d'ailleurs) étaient déjà dépouillés avant même d'avoir pris le métro ou le RER. Contrairement à ce qui se pense parfois dans une partie de la gauche, les bandes en banlieues ce ne sont pas les exclus des exclus, ceux qui auraient été rejetés de tout, y compris du système éducatif. Massification scolaire oblige, il n'y a pas ceux qui sont encore scolarisés et ceux qui sont rejetés dans leurs cités, la situation est beaucoup plus poreuse. Pour avoir eu en classe les deux types d'élèves, ceux qui vont manifester et ceux qui pensent qu'il s'agit d'un "free market"», je vois l'ampleur du problème. En des termes anciens, il ne fait pas de doute que c'est le terme lumpen-prolétariat qui serait le plus adéquat. Il faut comprendre, expliquer mais certainement pas justifier et encore moins soutenir.

Guillaume Liégard

Réponse de Stéphane Lavignotte

Au croisement de ma culture écologiste et de ma foi chrétienne, il y a la non-violence. Cela me sépare de  la tradition communiste révolutionnaire, celle dont Guillaume est issu, qui croit souvent que c'est un outil "neutre", que la question est : qui l'utilise dans quel but ? Je pense que la violence est une stratégie en général contre-productive, moralement problématique et qui alimente ce que la gauche combat : la puissance des puissants. L'histoire a montré que l'arrivée au pouvoir par la violence fait souvent s'y maintenir par le même moyen. Le fond est dans la forme. Il y a aussi des cas - comme le disait Gandhi - où entre la lâcheté et la violence, il faut choisir la violence. Mais il y a une différence entre faire des choix conscients sur les pratiques et les stratégies et, de l'autre, analyser la violence des dominés quand elle explose.

Je voulais dans cet édito questionner deux limites dans la façon de penser ces questions dans nos courants. D'abord, le "partage du sensible", que beaucoup de militants font entre des violences qu'ils soutiennent spontanément (en invoquant la réponse à la violence de l'État, des patrons, etc.) et pour laquelle nous demandons l'amnistie, et celles qu'ils condamnent immédiatement. Peut-on si facilement argumenter cette différence de position? Seconde chose que je voulais questionner : qu'est-ce qui est politique ? Comment expliquer qu'on condamne souvent sur le moment (les émeutes de banlieue du début des années 1980 jusqu'à 2005) ce qu'on perçoit plus tard comme politique, sinon notre difficulté à percevoir les formes dans lesquelles s'exprime spontanément la politique du populaire? Cela ne montre-t-il pas aussi (le terme de "lumpen proletariat" qu'utilise Guillaume est parlant) qu'une partie de la gauche a souvent "choisi" le "peuple" qui lui allait bien, rejetant les franges les moins présentables (et aujourd’hui les moins blanches). Bien sûr, le fait que ce soit "politique" n'implique pas forcément que cela soit de gauche : des ratonnades sont des actes politiques, ce ne sont pas notre politique même si elles sont populaires. Mais les émeutes du Trocadéro n'étaient pas cela, je n'ai pas eu l'impression que cela ait été non plus du racket des uns envers les autres (je n'ai pas entendu de témoignages en ce sens) et j'avoue ma sympathie spontanée pour le désordre ainsi créé dans le spectacle marchand...

La conclusion du texte ("Solidarité avec les émeutiers, mort aux condés") est une référence un peu provocatrice à la chanson "Cayenne", chanson anarchiste du début du XXe siècle, époque - on se souvient de la Bande à Bonnot - où le débat se posait déjà de la limite pas si évidente entre politique et délinquance, prolétariat et voyous... J'avoue qu'entre Jules Bonnot et Jules Guesde, ma sympathie va au premier.

Stéphane Lavignotte

Un point de vue de Cerises

Stéphane Lavignotte provoque, car il ne se contente pas de reprendre le point de vue médiatique dominant sur les violences du Trocadéro. Il constate que le bel agencement d’un spectacle standardisé pour des droits télévisuels planétaires a volé en éclat à l’occasion de ces évènements. Et il invite à en avoir une lecture politique, contre la manière dont on se plait à les lire habituellement. De ce point de vue, le rapport entre la lutte de Notre-Dame-des-Landes et les émeutes du Trocadéro est dans le fait que, dans les deux cas, la violence vient bousculer le jeu politico-médiatique. Cette dimension n’a rien à voir avec les violences commises par des jeunes contre des lycéens manifestant, qui n’ont rien d’une révolte. Certes, il convient de prendre garde à ne pas glisser/extrapoler/généraliser – toute violence n’est pas révolte, toute émeute n’appelle pas notre solidarité, etc. - ; cependant, ceux qui se revendiquent du combat pour l’émancipation ont à apprendre des mouvements de la société, fussent-ils "scandaleux".

Gilles Alfonsi et Michèle Kiintz

(1) /www.cerisesenligne.fr/article/?id=4017