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Culture / Eau de vie

Maïakovski, la révolution de l’amour

Maïakovski est passé de la révolution de la poésie à la poésie de la révolution, sans rien renier de son exigence esthétique et morale. Il était peu "philosophe" et avait de la théorie une conception surtout pratique (il nous a laissé de ce point de vue quelques textes passionnants tel : "Comment on fait les vers"). Mais toute sa démarche de poète porte un projet philosophique qui s’inscrit dans les circonstances et les dépasse.

Dès Le nuage en pantalon (1), il bouleverse la poésie russe (qui était belle et un peu sage) en y faisant entrer le violent courant d’air de la rue, de la ville, du monde moderne, avec ses mots, ses images inouïes, son appétit de vivre et sa fureur qui font craquer les coutures de l’ancien lyrisme. Dans ce premier poème, qui commence par une longue plainte d’amoureux blessé par l’indifférence d’une certaine Marie, qui lui a posé un lapin un soir de tournée en Crimée, on est emporté par cette voix tonitruante qui reprend le plus vieux des thèmes et le retourne pour en faire un habit neuf et éclatant comme cette chemise jaune qu’il arborait à l’époque des turbulences futuristes. Et déjà, à travers ce grand chant du désir amoureux, se fait entendre la rumeur du monde, de la guerre et de la révolution qui vient. Déjà, on passe du thème individuel au thème collectif.

Toute sa vie, Maïakovski aura à batailler sur deux fronts. Contre les esthètes qui lui reprochent de se commettre dans l’art de circonstance, d’écrire des quatrains de propagande pour les affiches Rosta ou des publicités pour les magasins GOUM… Et contre les écrivains prolétariens que heurtent son excentricité, ses inventions formelles, sa démesure lyrique.

On lui reproche de toujours dire Moi… moi… dans ses poèmes, plutôt que Nous…

C’est d’ailleurs bien intéressant de noter que le plus grand des poètes bolcheviques ait à ce point exalté l’individu en même temps que la masse. (Comme l’avait fait avant lui Whitman en Amérique). Car Maïakovski, contrairement à ce que sous-entend un de ses biographes (2), fut pleinement communiste. (Il a adhéré à quatorze ans et a connu pour cette raison les prisons du tsar. Et après la prise du pouvoir, il participe corps et âme à la révolution, même s’il ne ré-adhère pas au PC, car « les communistes, dit-il, en matière d’art et d’éducation, sont des conciliateurs  ».)

Dans son grand poème d’anticipation, La Vème Internationale (3), où il s’adresse aux « escadrilles des futuristes, aux forteresses des classiques, aux équipes de gaz asphyxiants du symbolisme, aux chariots des réalistes et aux cuisiniers de l’imaginisme », il s’explique sur son « individualisme » :

« Les gens du Proletkult ne parlent / ni de moi / ni de personnalité. / "Le moi" / pour le Proletkult/ c’est comme une incongruité. /Et pour que la psychologie/soit/ plus "collective" que chez les futuristes/au lieu de "moi, monsieur"/ ils disent / "Nous, monsieur"./ Mais, à mon avis/ si c’est pour dire des choses médiocres,/ on peut bien remplacer "Moi" par "Nous"/ et ne pas sortir pour autant de l’ornière lyrique./ Moi je dis / "Moi" / Mais ce "Moi"/ regardez-le/ facétieux/ il saute légèrement sur les mots/ et du haut/ du passé aux siècles nombreux/ il contemple le sommet des siècles à venir. »

Ce qui aux yeux de certains pourrait passer pour mégalomanie, transformé par le poème devient une puissante hyperbole.

Maïkovski et Lili Brik
Maïkovski et Lili Brik

En fait, pour Maïakovski, la révolution ne doit pas s’arrêter là. Elle doit aussi transformer le mode de vie, les rapports entre individus, l’amour, l’homme et la femme, l’idée même du bonheur. Dans le même poème, il appelle à une nouvelle révolution dans la future « satiété communiste, la révolution de l’esprit ».

"Pro eto" (1), ("Sur cela", sans doute son chef d’œuvre), écrit pendant la NEP et à l’occasion d’une crise dans sa relation amoureuse avec Lili Brik, revient sur le sujet. Maïakovski ne supporte pas la réapparition, à la faveur de la détente économique permise par la NEP, du mode de vie et des comportements petits bourgeois. (Dont il bénéficie lui-même). Ce qui l’insupporte au plus haut point, c’est l’étroitesse de l’existence quotidienne. La conception étriquée de la vie et de l’amour, dont il est lui-même la victime, dévoré qu’il est de jalousie alors qu’il aime et qu’il est aimé et partage une expérience rare de ménage à trois avec le mari de Lili, Ossip Brik, qui est son ami. (On est encore au moment où, sur la lancée de la révolution, ont surgi des idées nouvelles concernant la liberté en amour, idées exprimées par Kollontaï, par exemple, et critiquées par Lénine.)

L’adversaire de toujours de Maïakovski, s’incarne dans le mot russe "Byt" qu’on pourrait traduire par "le quotidien", dont il cherche à s’évader en se projetant vers le futur à imaginer. « Attrape l’avenir par les ouïes, camarade ! » écrit-il dans un poème aux Komsomols.  

Maïakovski par Rodchenko 1926
Maïakovski par Rodchenko 1926

Il y a dans cette attitude existentielle, un romantisme et sans doute une part d’idéalisme "gauchiste", qui expriment un drame : le sentiment déchirant du fossé entre le rêve et la réalité, l’idéal et la médiocrité du présent, l’absolu recherché et les contraintes du temps. Ce drame intérieur de Maïakovski rejoint le drame de la révolution d’Octobre qui s’était assignée des objectifs (la construction du communisme) qui allaient bien au-delà des tâches immédiates de la paix, de la terre et du pain, puis de la construction d’une économie et du rattrapage de la modernité capitaliste.

On connaît les vers de sa dernière lettre, au moment de son suicide : « Et surtout, pas de cancans, le défunt avait ça en horreur… La barque de l’amour s’est brisée contre les écueils du quotidien. »

L’amour, la grande affaire… tout en ressentant les sentiments les plus anciens (comme le besoin de possession), cet ours mal léché à la grande carcasse, toujours en mal d’amour, rêve de les transformer. Dans sa Lettre de Paris au camarade Kostrov sur l’essence de l’amour (1928), il écrit :

« Aimer / c’est des draps / déchirés d’insomnie/ s’arracher, / jaloux de Copernic./ C’est le prendre / pour/ rival,/ lui/ et pas le mari de Marie. »

Maïakovski nous lègue ce formidable appel adressé aux poètes, aux générations futures, à l’humanité tout entière pour qu’ils s’agrandissent et élargissent l’enveloppe du cœur aux dimensions du monde entier et des siècles à venir. Si Maïakovski est toujours présent, c’est bien sûr grâce à la force de sa parole poétique, mais aussi pour cet appel prophétique, que la mondialisation rend encore plus actuel, à voir enfin apparaître ce que j’appellerais "l’individu planétaire ".

(1) Le Nuage en pantalon, édition bilingue, traduction Charles Dobzynski.

L’amour, la poésie, la révolution, traductions Henri Deluy (qui comprend la traduction de "Pro Eto")

Si on allume les étoiles, traductions Francis Combes.

(Ces trois titres qui présentent les grands poèmes ainsi qu’un choix de poésies courtes, sont disponibles aux éditions Le Temps des cerises).

(2) Bengt Jangfeldt, La vie en jeu, une biographie, Albin Michel.

(3) Dans le volume 3 des Poèmes (1922-1923), traduction Claude Frioux, édition Messidor, réédition l’Harmattan.