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Idées / Culture / Eau de vie

Le désir et la déraison

L’une des questions cruciales de notre temps que les artistes et les poètes du début du XXème siècle ont mise à l’ordre du jour, mais qui est toujours d’actualité, est celle du rapport entre raison et sentiment. Il y a fort longtemps que le divorce entre l’un et l’autre paraît consommé. Il est lié au développement de la division du travail qui n’a cessé d’aller se perfectionnant depuis l’Antiquité. Du temps des Présocratiques, poésie et science, intuition et connaissance ne font qu’un dans une pensée déjà dialectique qui pratique l’unité des contraires comme en témoignent bien des fragments d’Héraclite, « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », « Les immortels sont mortels et les mortels immortels », « Tout ce qui est contraire est utile »... Puis l’un et l’autre se séparent, ce qui permet le développement de la science et de la philosophie. La pensée logique et technique recourt au principe de non-identité, A est différent de B. Le concept distingue et la science divise le réel pour mieux le maîtriser. Dans le même temps l’art et la poésie s’écartent de la magie pour devenir des pratiques esthétiques. Les différentes fonctions de l’esprit humain se séparent, se spécialisent et gagnent leur autonomie. Le beau, le bon et le bien ne sont plus une seule et même chose.

Mais demeure jusqu’à aujourd’hui la nostalgie de l’unité première. La raison en est que la Raison prend, dans nos sociétés, les traits de la raison technicienne, qui s’intéresse plus aux moyens qu’aux fins et conduit à l’absurde et à la déraison. C’est qu’elle vit sous l’emprise d’une raison supérieure, qui n’est pas la Raison d’État, mais la raison économique, seul "principe de réalité" du capitalisme qui transforme tout en moyen. C’est le règne de la raison aliénée ; une raison à qui ses propres raisons échappent. Quant au sentiment, il est hors du champ de la rationalité. « Des goûts et des couleurs on ne discute pas », disent ordinairement les gens... L’art devient l’expression de la "pure" subjectivité individuelle et une activité qui se pense à ce point autonome qu’elle n’a pas d’autre fin qu’elle-même. « Le sujet de la poésie, c’est la poésie », dit un de nos contemporains. Coupé ainsi de la pensée rationnelle, le sentiment finit par ne plus pouvoir être partagé. Et l’art, par ne plus émouvoir... C’est l’histoire réelle de la crise du sens et de la mort, régulièrement annoncée, de l’art.

Le dadaïsme fut un moment bref mais décisif de cette histoire. Dans le Manifeste Dada de 1918, mêlées à de nombreuses affirmations volontairement non-sensiques qui illustrent le propos, on trouve quelques formules très claires. En exergue, Tristan Tzara écrit : « La magie d’un mot – DADA – qui a mis les journalistes devant la porte d’un monde imprévu, n’a pour nous aucune importance. ». Et dans le Manifeste, il y revient : « DADA ne signifie rien ». Et il précise : «  Je détruis les tiroirs du cerveau et ceux de l’organisation sociale. »... (Ce qui dit clairement l’attaque contre la division du travail, qu’elle soit sociale, technique ou intellectuelle). Ou : « Logique serrée par les sens est une maladie organique »... et, enfin : « DADA ; abolition de la logique ».

Cette proclamation prend des allures anarchistes et nihilistes : « Je suis contre les systèmes, le plus acceptable des systèmes est celui de n’en avoir par principe aucun ». Et il revendique fièrement ce qu’il nomme le « je m’en foutisme »...

(D’Alfred Jarry à Prévert ou Jean L’Anselme, l’humour est une grande force corrosive de subversion de la raison assise).

Les Surréalistes commenceront par reprendre ce flambeau.

Dans le premier Manifeste du Surréalisme en 1924, André Breton poursuit sur la lancée de Dada : « Le procès de l’attitude réaliste demande à être instruit, après le procès de l’attitude matérialiste. (...) la clarté confinant à la sottise, la vie des chiens. »... « Nous vivons encore sous le règne de la logique. »

Cette révolte contre la logique n’est pas irrationnelle. Ou pas encore. Même s’il y a déjà une inclination. « Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence contradictoires que sont le rêve et la réalité en une sorte de réalité absolue, de surréalité si on peut dire. » (Vers la fin, Breton tombera dans l’ésotérisme comme en témoigne ce texte de 1953, Du surréalisme en ses œuvres vives, qui invite à se remettre sur le chemin de « la Gnose, en tant que connaissance de la Réalité suprasensible, invisiblement visible dans un éternel mystère ».)

Mais, dans sa phase novatrice, le surréalisme se place sous le signe d’une raison dialectique qui cherche à saisir l’unité des contraires et veut refaire l’unité de l’homme, le désaliéner. « L’homme propose et dispose. Il ne tient qu’à lui de s’appartenir tout entier, c’est-à-dire de maintenir à l’état anarchique la bande chaque jour plus redoutable de ses désirs. La poésie le lui enseigne. Elle porte en elle la compensation des misères que nous endurons »

Et Breton conclut par une formule qui rappelle Rimbaud : « L’existence est ailleurs », inscrivant ainsi le surréalisme dans le prolongement du romantisme, qui est toujours nostalgie de l’ailleurs, romantisme toujours nécessaire mais toujours guetté par l’idéalisme qui consiste à opposer l’Idéal au réel.

Le grand mérite, toujours actuel, du surréalisme aura été, sous l’influence notamment des idées de Freud, de réintégrer la part obscure de l’être humain, la part du désir, cette part de l’inconscient qu’une certaine tradition de clarté classique a eu tendance à refouler.

Mais son erreur ou sa limite aura été de faire de cet inconscient une source magique et pure, innocente. Comme le note Brecht, les sentiments ne sont pas plus infaillibles que la conscience. L’inconscient n’est pas plus pur que la conscience. Il n’est pas à l’abri de l’idéologie dominante, des manipulations et des stigmates d’une société fondée sur l’exploitation et l’aliénation.

Déjà le fascisme avait montré ce que pouvait donner le recours à l’inconscient et aux mythes. Depuis, de Marcuse à Clouscard, plusieurs penseurs qui s’inscrivent dans la lignée du marxisme, ont analysé comment le « capitalisme libidinal » avait su exploiter le désir, non seulement pour élargir la sphère de la marchandise, mais ce faisant pour obtenir le consentement à la domination, une moderne « servitude volontaire ».

Agir contre l’aliénation, passe aujourd’hui par le développement d’une Raison nouvelle, non séparée, à la fois dialectique et morale, en ce qu’elle s’intéresserait non seulement aux moyens mais aussi aux fins. Et d’un art, ou d’une poésie aussi non séparés, capables de réunifier raison et sensations.