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Culture / Eau de vie

Arthur, la révolte et la fuite

Dans la Critique de la vie quotidienne, Henri Lefebvre note qu’il y a dans la culture moderne (singulièrement dans la culture française) une forme de mépris aristocratique pour la vie quotidienne. Cette posture relève d’une mentalité précapitaliste (et pré-démocratique), qui semble héritée des valeurs féodales. De Baudelaire aux Surréalistes, la chose est perceptible. Et n’hésitant pas devant la métaphore, il assimile la vie quotidienne au prolétariat ou au monde colonial et analyse en quoi elle doit aussi être libérée. Mais l’exemple de Rimbaud, aussi exceptionnel soit-il, montre que cette attitude est la manifestation particulière d’une tendance générale. Elle a quelque chose d’universel. Ontologique même, dirais-je si je ne me méfiais pas des grands mots ; c’est-à-dire renvoyant à la condition de l’être humain. Le poète n’est pas celui qui vit en permanence dans l’émerveillement de vivre et le rêve ; il est au contraire celui qui ressent, peut-être plus fortement que les autres, le prosaïsme de la vie quotidienne et il a du mal à le supporter. Ce qui caractérise en effet la vie quotidienne, c’est la répétition, les faits et gestes liés à l’empire de la nécessité et à la reproduction de l’existant, le temps circulaire ou cyclique qui s’oppose à la verticalité des événements exceptionnels, collectifs ou individuels, de l’histoire ou de l’amour par exemple, qui viennent bousculer la quotidienneté. Et nous ne cessons d’osciller de l’un à l’autre. (Nous avons sans doute besoin de ces deux dimensions contradictoires.) Le Rimbaud des premières poésies, encore influencé par le Parnasse, Hugo ou Copée, ce Rimbaud, que l’on a tendance à sous-estimer aujourd’hui mais qui a laissé quelques-uns des plus beaux poèmes de la langue française, en est déjà l’illustration. Des poèmes écrits en 1870, comme "Sensation", "Ma Bohème", ou "Au Cabaret vert" expriment déjà le besoin de s’en aller et de revenir, le rêve mais aussi un appétit sensualiste, en quelque sorte "réaliste" de vivre ici et maintenant.

« Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, - heureux comme avec une femme. »

("Sensation")

« ... Et ce fut adorable

Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs

- Celle-là ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! –

Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,

Du jambon tiède dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse

D’ail, - et m’emplit la chope immense, avec sa mousse

Que dorait un rayon de soleil arriéré. »

("Au cabaret vert")

(Jaroslav Seiffert disait qu’un poète qui n’a jamais utilisé le mot "ail" est suspect... Rimbaud l’a fait !)

Mais ce qui est la marque personnelle de ce jeune homme, élève surdoué, boudeur, sensible et violent, c’est l’extrême rapidité. En moins de quatre ans, il fait le tour de la poésie de son temps et anticipe celle du temps qui va venir, dans ses découvertes et jusque dans ses limites. De la même manière, c’est la rapidité, le raccourci, le court-circuit qui caractérisent son écriture. Mais, surtout, son aventure poétique est une aventure vitale. Avec lui la poésie, sans cesser d’être un art, devient la recherche d’une forme nouvelle de vivre.

Dans la Saison en enfer ("Alchimie du verbe") il écrit : « À chaque être, plusieurs vies me semblaient dues. » Et il ajoute : « Ce monsieur ne sait ce qu'il fait : il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens. Devant plusieurs hommes, je causai tout haut avec un moment d’une de leurs autres vies. – Ainsi, j’ai aimé un porc. » On voit à quoi il fait allusion. Mais, par-delà les circonstances concrètes de sa propre vie, il exprime une aspiration universelle. Vivre plusieurs vies. Ce besoin de vivre d’autres vies, ne serait-ce que de façon imaginaire, est ce qu’on pourrait appeler un besoin profond d’aliénation qui est au principe de toute fiction, et qui explique aussi bien Madame Bovary que la production en série des fictions policières de l’industrie culturelle contemporaine.

(Le philosophe marxiste Ernst Fischer écrit : « L’homme veut toujours être plus que ce qu’il est. ») C’est un besoin lié à la quête du bonheur. (« Le bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver... » "Alchimie du verbe")

Cette quête qui poussait le jeune homme aux « semelles de vent » sur les routes et qui l’a fait rallier la Commune, cohabitait avec l’aspiration révolutionnaire. Il y a ainsi chez lui des proclamations hugoliennes en faveur de la science. Dans "Mauvais sang" : « La science, la nouvelle noblesse ! Le progrès. Le monde marche ! Pourquoi ne tournerait-il pas ? » Et cet engagement "prométhéen" le conduit loin de Dieu et de la religion. N’est-ce pas le sens du mot d’ordre qu’il lance à la fin de la Saison : « Il faut être absolument moderne. Tenir le pas gagné ».

Mais la Commune est écrasée et changer la vie devient d’abord une aventure individuelle. On sait que, pour "changer la vie" Rimbaud a cherché à pratiquer le « dérèglement de tous les sens » annoncé déjà par la lettre à Izambard, de mai 1871 dite Lettre du voyant. « Maintenant, je m’encrapule le plus possible (...) Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. (...) Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon.  »

Dans l’"Alchimie du verbe", (1873), il tire un bilan de cette expérience (dont sortiront notamment les Illuminations) :

« A moi l’histoire d’une de mes folies. (...) Je m’habituai à l’hallucination simple : je voyais très franchement une mosquée à la place d’une usine (...) Puis j’expliquai mes sophismes magiques avec l’hallucination des mots ! Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. (...) Je devins un opéra fabuleux : je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur (...) » Et il conclut : «  Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté. »

En Abyssinie
En Abyssinie

Son départ pour l’Arabie et sa conversion au commerce s’expliquent certainement par le fait que la société de l’époque l’ait rejeté (la Saison a été imprimée à compte d’auteur, grâce à sa mère). Sans doute aussi par l’attrait que le révolté put éprouver pour l’aventure coloniale, alors en plein essor... Mais peut-être aussi parce qu’il avait fait le tour de la question, pour son époque, et anticipé les limites de la révolution de la vie quotidienne par la libération de l’imaginaire qu’allait, sur ses brisées, tenter de réinventer le surréalisme.

Aden – Sur la terrasse de l’Hôtel de l’Univers
Aden – Sur la terrasse de l’Hôtel de l’Univers