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Culture / Eau de vie

Le cas Baudelaire

Suivre la piste des poètes pour poser la question de la figure que prend le bonheur dans la société, est-ce bien légitime ? Sont-ils représentatifs des sentiments communs ? Non, sans doute... D’abord parce qu’ils font toujours œuvre personnelle, donc singulière. Ensuite parce que la plupart des grands poètes français ne sortent pas du peuple. Intellectuels, ils sont souvent plus ou moins en rupture de ban de la bourgeoisie, grande ou petite. Et pourtant... Par leur activité même qui consiste à formuler, ils donnent forme à des sentiments présents dans la société. Et même si leur œuvre est en général de diffusion restreinte, elle agit sur la sensibilité collective par les voies délicates mais efficaces d’une sorte de capillarité des idées et des sentiments.

De ce point de vue, au seuil de notre enquête, il faut s’attarder sur le cas Baudelaire. Baudelaire est inévitable. Il est sans doute aujourd’hui le poète français le plus lu et admiré. L’un des seuls dont on puisse trouver les poèmes dans n’importe quelle librairie. Pour beaucoup de lecteurs, il fait même figure d’idole sacrée qu’on ne saurait discuter. Hélas, Baudelaire, ai-je envie de dire... Les raisons de cette admiration générale tiennent certainement à la forme de ses vers, à sa musicalité, à l’univers envoûtant de sensations et de correspondances qu’il a créé et dont il a fait pour la suite le territoire même du poème, ouvrant la voie à la poésie du siècle qui suivra.

En vérité, sur la forme même, il y aurait à dire. Ce jeune voyou insolent de Rimbaud, qui avait pour lui une si vive admiration, ne s’est pas gêné pour écrire qu’il avait une forme étriquée. Il n’a pas tort. Le vers de Baudelaire est d’un parfait classicisme, ce qui n’est pas pour rien dans son succès durable. Et amusez-vous à compter le nombre de fois qu’il fait rimer "funèbre" et "ténèbre" ! À un autre, ces facilités ne seraient pas pardonnées.Mais il est le poète de la beauté éternelle, le chanteur enchanteur, toujours mélodieux.

Parfois, aussi, tout à fait odieux ! Qu’on en juge par un florilège de pensées, rarement citées, que l’on trouvera dans son journal intime, Mon cœur mis à nu, (édition Gallimard, la Pléiade).

« La femme est le contraire du dandy.

Donc, elle doit faire horreur.

La femme a faim et elle veut manger ; soif et elle veut boire.

Elle est en rut et elle veut être foutue.

Le beau mérite !

La femme est naturelle, c’est à dire abominable.

Aussi est-elle toujours vulgaire, c’est-à-dire le contraire du dandy. » (p. 1207)

« Un homme utile m’a toujours paru quelque chose de bien hideux. » (p. 1209)

« La croyance au progrès est une doctrine de paresseux, une doctrine de Belge. » (p. 1210)

« Il n’y a de gouvernement raisonnable et avisé que l’aristocratique. » (p. 1213)

« Il n’existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier et le poète. Savoir, tuer et créer. » (p. 1213)

Sur George Sand :

« Que quelques hommes aient pu s’amouracher de cette latrine, c’est bien la preuve de l’abaissement des hommes de ce siècle ». (p. 1215)

Et pour couronner :

« Belle conspiration à organiser pour l’extermination de la Race juive. » (p. 1232)

Comme quoi le poète, même à son corps défendant, peut être prophète !

Que se passe-t-il ? Chez un homme qui est en même temps d’une intelligence si vive ? (Il a d’autres formules que je placerais très haut, comme celle-ci : « Dieu est le seul être qui pour régner n’a même pas besoin d’exister. » in Fusées, p. 1186).

En fait, Baudelaire est en révolte contre son temps. Avec lui, le divorce est consommé. Le poète est un individu qui, du fait de sa sensibilité extrême et de sa singularité, se sent et se veut un "paria". La figure même du maudit. Le grand solitaire.

« Sentiment de solitude, dès mon enfance. », écrit-il. (p. 1210) Et il opte délibérement, comme le montre Sartre dans son essai pénétrant, pour la délectation morose d’un destin qui cultive le malheur.

Évidemment, il n’est pas dans mon propos de réduire Baudelaire à son versant morbide. Il y a chez lui à la fois la détestation et l’amour de la vie. Parfois même de la tendresse ou de la compassion, comme en témoignent par exemple "À une mendiante rousse" ou "Les petites vieilles", d’ailleurs dédié à Hugo :

 Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus

Ou tordus, aimons-les ! ce sont encore des âmes. »

Mais avec lui et après lui, l’individu ne se conçoit que par opposition à la société et à son idée du bonheur. Baudelaire est en révolte contre le réel. Mais sa révolte reste prisonnière de la chape de plomb de la religion. Pour être, il doit adopter la posture du méchant garçon qui réclame d’être puni. Masochisme de Baudelaire. Satanisme affiché et revendiqué. Cette posture provocatrice de défi à l’offensante domination du Bien et de la Morale se reproduira au cours du siècle suivant, non seulement chez beaucoup d’artistes, mais dans une partie de la jeunesse, punk ou gothique. (Baudelaire est le poète préféré des adolescents.) Mais cette révolte reste enfermée sous les jupes de l’autorité, de la mère, du général Aupick, de la religion et du péché originel.

L’acuité de son auto-analyse nous livre d’ailleurs, même si c’est dans un langage ancien et spiritualiste, des clefs utiles pour la psychologie, qui anticipent la psychanalyse et peut-être permettent d’aller plus loin.

« Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre. C’est à cette dernière que doivent être rapportées les amours pour les femmes et les conversations intimes avec les animaux, chiens, chats, etc. Les joies qui dérivent de ces deux amours sont adaptées à ces deux amours. » (p. 1212)

Il y a de cela aussi chez un autre grand chercheur d’or du bonheur, plus jouisseur et plus tendre, Verlaine, qui rentrera finalement au bercail. Alors que Rimbaud, lui, choisit de s’évader.

Ainsi, dans l’histoire poétique et culturelle moderne s’inaugure l’histoire de la négativité. Et de sa récupération.