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A quoi serviront les députés du Front de gauche ?

Quels rôles peuvent jouer les députés, et les élus en général, dans une stratégie politique en rupture avec les obligations liées à la participation à une majorité ? Cerises propose quelques pistes sur ce sujet sous-investi.

Nombre d’articles de presse se soucient de savoir si le PS et EELV auront bientôt à eux seuls une majorité absolue à l’Assemblée nationale ou si aucune majorité de gauche ne sera possible sans les députés du Front de gauche. Où sont les intérêts du PS et de François Hollande, et ceux du Front de gauche, en la matière ? La réponse n’est pas évidente.

Certes, à court terme, le Président de la République peut espérer mettre en œuvre son programme sans s’embarrasser du point de vue de la gauche radicale, tentant de tenir son équilibre délicat entre « progrès » et « rigueur ». Mais une majorité monolithique, à peine tempérée si EELV obtient finalement un groupe parlementaire, aurait, à moyen terme, aurait à porter seule la responsabilité du bilan : les optimistes peuvent anticiper un bilan - ‘‘globalement’’ ?! - positif, qui appellerait une reconduction dans cinq ans, mais les réalistes peuvent envisager que le bilan ne pourra pas être celui espéré, vu la situation globale et les difficultés économiques et sociales actuelles. Dans ce cas, une majorité absolue des socialistes à l’issue des scrutins des 10 et 17 juin contribuerait à positionner le Front de gauche comme alternative au gouvernement socialiste… et à la droite. Toutefois, le nombre de circonscriptions gagnables à gauche n’étant pas indéfiniment extensible, une telle majorité absolue se ferait (en partie) au détriment du front de gauche.

Situons-nous maintenant dans la perspective d’une non-participation du Front de gauche au gouvernement Ayrault 2. Il ne serait ni dans l’opposition (avec la droite), ni dans la majorité (solidaire du PS). Il ne serait pas non plus, contrairement à ce que feint de croire une partie de la direction du NPA dans une forme de « soutien sans participation » au gouvernement. Cela a été le cas, par exemple, du soutien du PCF au gouvernement de Léon Blum (président du Conseil) en 1936, dans la dynamique du Front populaire. En fait, cette formule peut exister lorsqu’un gouvernement s’apprête à mener des réformes structurelles sans que la confiance ou un équilibre ait été trouvé entre partis partenaires (notamment si des points sensibles continuent de faire conflit). Aujourd’hui, qui peut croire à des réformes structurelles ?

Lors de précédentes participations du PCF à des majorités de gauche (entre 1981 et 1983 et entre 1997 et 2002), le groupe communiste servait à arracher des avancées, en faisant passer des amendements, tandis que la présence de ministres au gouvernement permettait de faire passer quelques lois emblématiques. Ce fut le cas en 1981 de la loi Le Pors qui a étendu la Fonction publique, jusque-là limitée aux administrations de l’État, aux collectivités territoriales, aux établissements publics hospitaliers et aux établissements publics de recherche, faisant passer le nombre de fonctionnaires sous statut de 2,1 millions à 5 millions. Autre exemple : en 2000, la loi Gayssot pour la solidarité et le renouvellement urbain (SRU) fixa notamment l'objectif de 20 % de logements sociaux dans les communes de plus de 3 500 habitants comprises dans une agglomération de plus de 50 000 habitants, incluant au moins une commune de plus de 15 000 habitants.

Minoritaire au sein d’une majorité de gauche, pour le PCF, le jeu consistait jusqu’à présent à obtenir des concessions, tantôt symboliques tantôt significatives, mais le plus souvent à la marge des propositions de loi. C’est avec cette logique qu’il s’agit de rompre aujourd’hui.

En fait, l’activité des députés communistes au sein d’une majorité de gauche a, depuis des décennies, consisté à "peser dans le bon sens"… mais avec comme contrepartie le vote obligé par la solidarité gouvernementale des textes essentiels et parmi les échéances cruciales le vote des budgets de l’État et de celui de la Sécurité sociale (sur celui-ci on note quelques années avec des votes partagés parmi les députés communistes : abstention, contre). Le jeu parlementaire consistait pour le PCF à obtenir des concessions, tantôt symboliques tantôt plus significatives, mais presque toujours à la marge des propositions de loi. Rapports de force effectifs entre groupes parlementaires, mais concessions à la marge, qui ne changeaient rien d’essentiel aux orientations de la gauche convertie au libéralisme. Ce qui conduisait à mettre en sourdine l’enjeu décisif du développement d’un mouvement populaire. De fait, c’est avec cette logique qu’il s’agit de rompre aujourd’hui.

Parenthèse : la situation de minorité dans une minorité à l’Assemblée nationale n’est pas non plus confortable, car le PS occupe alors, en général, tout l’espace de l’opposition. Paradoxalement, c’est dans une situation où le PS est au gouvernement et où ‘‘la gauche’’ est majoritaire dans les assemblées que la situation peut être plus intéressante, dans une optique de transformation de la société.

Passons en revue les rôles possibles pour des députés du Front de gauche.

Des députés pour tirer les débats et les lois à gauche ?

Nous avons déjà abordé ci-dessus, et connu dans la vie, les limites des stratégies consistant à centrer l’action sur l’obtention d’amendements qui, par exemple, étendent les mesures législatives. La lourde contrepartie à cette stratégie est de fait l’acceptation de la domination sociale-libérale. On peut certes porter avec force, conviction et talent des exigences de rupture ; on peut parfois grignoter des avancées ; mais s’il s’agit du cœur d’une stratégie politique,alors le risque de décevoir est maximum.

Des députés pour informer les forces sociales ?

En réalité, les associations et les syndicats disposent de nombreuses informations, et s’appuient sur de nombreux experts, parmi lesquels les experts du quotidien et les experts des disciplines plus ou moins académiques. L’agenda des assemblées et le calendrier gouvernemental sont aujourd’hui à la disposition de tous, et avec Internet, le volume des informations de qualité accessibles à tous ceux qui le souhaitent est énorme. Bref, si des élus peuvent développer une information utile sur les projets et propositions de loi, et contribuer à les décortiquer, c’est toutefois un rôle de second ordre. Et cela ne fait pas une stratégie alternative.

Contribuer à armer le ‘’mouvement social’’, désectoriser les luttes, médiatiser une cohérence alternative… il s’agit moins de représenter les citoyens à l’intérieur de l’hémicycle que de construire avec les mouvements et de s’adresser à la société.

Des élus pour soutenir l’élaboration de projets alternatifs…

Qu’il s’agisse d’établir des diagnostics, de confronter les points de vue, de formuler des propositions et des cohérences alternatives à celles des gouvernants, c’est une forme de contribution qui contribue à armer le ‘’mouvement social’’, et non pas seulement à en représenter les exigences. Les moyens de l’Assemblée nationale seraient dépensés utilement si les élus et collaborateurs parlementaires s’associaient aux forces vives et citoyennes pour élaborer des analyses globales, désectoriser les luttes et les revendications partielles ou ponctuelles, proposer des leviers et des moyens d’actions…

Imaginons par exemple que sur dix sujets, les députés du Front de gauche initient des processus très larges de concertation et d’élaboration ouvertes aux citoyens, incluant les enjeux de mobilisation. On serait loin des formes habituelles qui confinent la discussion entre les spécialistes ou sous la forme, passive, de l’audition. Et cela serait une manière de dépasser certains travers du localisme (en substance : « je vais résoudre vos problèmes », « je serai surtout le représentant national de nos intérêt locaux »…), tout en sollicitant la mobilisation sur le territoire d’élection. On serait alors dans le déplacement concret du curseur de la vie politique de l’institution à l’action citoyenne.

… et donner de la force à des propositions appelant une alternative politique

La puissance d’une représentation parlementaire, c’est - à condition de ne pas être phagocyté par la solidarité gouvernementale - la possibilité de médiatiser largement des éléments de cohérence alternative, de lui donner de la force dans un public large. Ce type de démarche - affirmation d’une identité politique autonome proposant une autre lecture de la société - a permis des percées substantielles de forces politiques minoritaires dans certains pays de l’Est de l’Europe, dans des systèmes politiques pourtant très verrouillés.

Dans le même temps, il pourra s’agir de contribuer à intégrer au sein des mouvements la possibilité d’un débouché institutionnel, sous condition de rupture avec les logiques dominantes. La difficulté est alors d’éviter les écueils de la croyance que l’on pourrait se passer des rapports de force dans la société en convainquant les adversaires ou en comptant sur les bonnes volontés spontanément disponibles. Se passer des rapports de force est un luxe que les militants de l’émancipation non seulement ne peuvent pas se permettre mais qui contredit leur lecture de ce que sont les rapports de domination : affrontements et antagonismes, contradictions, qu’il n’y a nul besoin d’exagérer pour constater qu’ils sont irréductibles dans l’ordre social actuel.

Des élus pour démasquer la crise du système démocratique

C’est l’une des pistes les moins travaillées et les moins investies par la gauche d’alternative. Dans ses pratiques, jusqu'à présent, on trouve d’une part l’intervention générale sur la crise de la démocratie, la critique plus ou moins forte du système de représentation, la revendication de la 6ème République, et d’autre part des élus qui siègent dans de nombreuses assemblées et institutions, une institutionnalisation de fait des partis (incluant une dépendance financière à l’égard de l’Etat) et des phénomènes de notabilisation. Toutes les sensibilités de la gauche d’alternative sont concernées par ces questions, de même que par la question de l’utilité de l’action de l’élu (à quoi bon avoir des élus uniquement dans la protestation ?).

Les élus ne sont-ils pas bien placés pour exprimer les limites et les contradictions de la démocratie représentative, notamment en prenant des positions ouvertement subversives, sur le fond et sur la forme, rompant avec le ronron républicain et ses mises en scène lassantes ?

Cette situation, dans nombre de cas, conduit à une certaine ‘’schizophrénie’’ : une critique théorique, ou dans les textes de congrès, du système institutionnel ; une pratique du pouvoir intégrée à celui-ci, avec sa dimension personnelle souvent passée sous silence (entre quête de reconnaissance et soif de pouvoirs, fussent-ils modestes). Prenons le contrepied de cette impasse : les élus ne sont-ils pas bien placés pour exprimer les limites et les contradictions de la démocratie représentative, notamment en prenant des positions ouvertement subversives, sur le fond et sur la forme, avec le ronron républicain et ses mises en scène lassantes ?

Remarquons que le possible passage à une stratégie autonome du Front de gauche vis-à-vis du PS au niveau national ne va pas manquer de poser des questions concernant d’autres échelons territoriaux (régions, départements, villes…). Il ne s’agit pas là de signifier qu’il faudrait nécessairement, par souci de cohérence et en vertu d’une position de principe, quitter d’un coup tous les exécutifs locaux où le Front de gauche est minoritaire dans une majorité… mais disons qu’aucune question ne doit être tabou et qu’il y aura peu à peu à se forger une doctrine sur le sujet, et qu’il faudra certainement des expériences, des succès et des échecs… avant de réussir à avoir une cohérence partagée.

En attendant ces débats nécessaires, qu’il faut mener sereinement pour ne pas se diviser, s’esquissent déjà des pistes et des pratiques qui concrétisent l’idée de se doter d’ « élus partenaires » des mouvements de la société et des luttes. C’en est fini de la toute puissance de l’élu qui, soi-disant, pouvait régler, par son entregent, les problèmes concrets, à force de permanences en mairie et de relations tous azimuts. Et dans le même temps, on est loin de la théorisation de l’impuissance des élus, qui ressemble à la théorie de l’impuissance de la politique en général. Sur ce sujet aussi, tout commence !