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Tribunes libres / Idées

Le socialisme gourmand

Dans le contexte des élections présidentielles et législatives, Paul Ariès publie Le Socialisme gourmand, petit traité politique du Bien-vivre (La Découverte). Un ouvrage de synthèse qui défend une objection de croissance, ancrée dans les gauches et amoureuse du bien-vivre.

Ce nouveau livre est celui d’une défaite assumée et d’un immense espoir. J’avoue avoir eu souvent, ces dernières années, la gueule de bois idéologique. Je répétais certes qu’il ne fallait pas se laisser envahir par le discours anxiogène et fataliste qui participe tant à la répression de la vie ; mais je me sentais un de ces révolutionnaires devant apprendre à vivre sans révolution. J’aurais aimé me libérer plus tôt de cette tempête pessimiste qui fait ployer les gauches, mais j’avais besoin de cet appel du grand large que représentent, après l’échec des "socialismes réels" les mouvements pour le "Bien vivre". J’avais dit que je ne finirais cet ouvrage que si j’avais la conviction que mes raisons d’espérer tenaient moins à l’optimisme de ma volonté qu’à un amoncellement de signes témoignant de quelque chose en souffrance, bref de la possibilité d’une victoire. Vitupérer ad nauseam contre l’imposture et les espoirs déçus et trahis aurait été en effet une perte de temps si les conditions n’étaient pas réunies pour apercevoir dans le ciel des divers continents les signes annonciateurs d’un nouveau socialisme, d’un socialisme de la décroissance, d’un éco-socialisme, bref d’un socialisme qui préfère chanter la vie au présent à l’attente de "lendemains qui chantent". Nous devons nous mettre à l’écoute de tous ces nouveaux "gros mots" qui, à l’échelle mondiale, cherchent à ouvrir la même porte, qui tous témoignent de la volonté de rompre une sorte d’ensorcellement sémantique : le « sumak kaway » des indigènes indiens, le « buen vivir » (Bien vivre) des gouvernements équatoriens et boliviens, les « nouveaux jours heureux » des collectifs des citoyens-résistants (clin d’œil au programme du Conseil national de la Résistance dont le titre était Les jours heureux), la « vie pleine » de Rigoberta Menchu (Prix Nobel de la paix 1992), la « sobriété prospère », la « frugalité joyeuse » ou, encore, les « besoins de haute urgence » du mouvement social en Guadeloupe, etc. Je parle, pour ma part, de socialisme gourmand. Le mot m’est venu… il y a quelques temps déjà, en regardant le chef d’œuvre de Théo Angélopoulos Alexandre le grand, le conflit entre deux révolutions, deux socialismes. Parler de "socialisme", c’est continuer à dire que nous avons des ennemis à vaincre, autant le capitalisme que le fétichisme d’État ; c’est rappeler que les socialismes n’ont été croissancistes qu’accidentellement et qu’il est donc possible de penser un socialisme sans croissance. Parler de "gourmandise" permet d’en finir avec l’idée d’un socialisme du nécessaire qui ne va jamais sans générations sacrifiées, donc aussi sans appareil de parti ou d’État gérant cette mal-jouissance. C’est aussi mieux identifier le mal qui nous ronge, ce travail de mort qui caractérise le capitalisme, c’est se défaire des passions tristes y compris dans nos formes d’engagement, c’est avoir foi dans les capacités de régénération des forces de vie, c’est choisir de développer des politiques qui éveillent la sensibilité, le sens moral contre les critères de performance et d’efficacité qui sont ceux du capitalisme. Le pari est que les termes accolés "socialisme" et "gourmand" enfanteront beaucoup plus que leur simple addition. Je consacre un chapitre entier à ce que je nomme le "socialisme en souffrance" : il s’agit de s’ouvrir sur quelque chose qui existe déjà au moins en creux mais que nous ne percevons pas, qui reste innommable, non-représentable, inactuel. Je fais appel à une notion proposée par Jean-François Lyotard : une parole peut être dite "en souffrance" en raison de sa trop grande différence, lorsqu’elle échappe aux catégories de perception et de conceptualisation dominantes. Parler de socialisme en souffrance, cela veut dire que ses manifestations échappent aux catégories du sentir et du dire qui sont celles des gauches moribondes. On ne peut qu’être sidéré devant la cécité face à ce que fut le mouvement coopératif. La gauche a aussi volontairement sacrifié le syndicalisme à bases multiples et le socialisme municipal. Résultat : nous peinons à donner un sens réel à nos existences et sommes devenus sourds aux appels à la vie. Le vrai dissensus est aujourd’hui de parler la langue du plaisir avant celle de la revendication. La gauche n’a pas compris que le peuple n’aurait pas de désir à opposer au capitalisme tant qu’il n’aurait pas de droit au plaisir. Le syndicalisme a régressé lorsqu’il a cessé de faire contre-société. Le féminisme a régressé en exigeant la parité ce qui a marqué le passage de la revendication du droit au plaisir à celle du droit au pouvoir. Souvenons- nous de la consternation de la gauche sage et frigide face aux cortèges féministes dans lesquels les manifestantes faisaient le symbole du vagin avec leurs mains. Le socialisme gourmand prend donc au sérieux l’idée que seul le désir est révolutionnaire. Il ne s’agit plus de combler un manque mais de développer les liaisons sociales : "moins de biens, plus de liens". Comme le proclamait Deleuze : « Le désir est révolutionnaire parce qu’il veut toujours plus de connexions et d’agencements. » La véritable particule élémentaire, ce n’est pas l’individu, c’est la liaison, le don, la gratuité. Mais en même temps, si le désir est ce qui autorise le plein déploiement de la vie, il est alors aussi ce qui permet que s’opère l’individuation de l’individu. On peut comprendre dès lors qu’il puisse y avoir de la joie dans les maquis ou durant des grèves dures, longues, à l’issue incertaine. Autant de moments où le combat exprime « la vérité même du mouvement de l’être » c'est-à- dire la « jouissance de l’être comme jouissance d’être » (R. Mishari). Sans cette jouissance d’être, le socialisme ne peut qu’être un échec. Là où le socialisme réel fut si souvent celui de la tristesse, le socialisme gourmand chemine vers une positivité existentielle ; je dis bien chemine, non parce qu’il rencontre des obstacles, mais parce que le bonheur est un acte, pas un état. La jouissance d’être n’est pas contradictoire avec la limite. Elle n’est pas davantage rectiligne. Puisque le désir est multiple et contradictoire, le socialisme gourmand ne peut donc qu’être polymorphe, symphonique, excédentaire… C’est pourquoi le mouvement pour la réduction du temps de travail (les 32 heures, tout de suite) reste un instrument essentiel de libération. C’est pourquoi il ne peut y avoir de socialisme gourmand sans droit à un revenu garanti. Mais aucune réduction du temps de travail et aucun revenu garanti ne pourront jamais à eux seuls (nous) sortir des années du "plus de jouir" capitaliste, ne pourront résoudre nos angoisses existentielles et nous libérer des réponses capitalistes. C’est pourquoi, il nous faut construire dès maintenant des îlots de socialisme gourmand afin de casser l’imaginaire capitaliste et ce que l’imaginaire socialiste a de capitaliste. Nous devons ainsi nous libérer de ce qui restait de philosophie antique dans les "socialismes réels" et ne plus être du côté de l’ascèse. Face au rigorisme, le socialisme gourmand doit inscrire, au contraire, à son programme le droit à l’intensification et au raffinement du sensible qui n’est nullement le "jouir sans entraves". Cette thèse est féconde parce qu’elle prend le contre-pied de celle sur la soi-disant crétinisation des masses : les gens sont moins bêtes que désespérés, moins manipulés qu’insensibilisés. Les politiques du "bien vivre" que je propose ne sont pas des incitations à s’automutiler. Nous devons réapprendre des mots et des gestes pour nous rendre disponibles. Le capitalisme a pénétré en nous et nous a contaminés : notre corps est le premier territoire à libérer. Nous ne sommes pas sans bagages pour commencer ce voyage : je pourrai citer ce travail sur la sensibilité qu’est l’engagement militant, le fait que nos moi se frottent les uns aux autres dans une perspective qui n’est pas celle du profit ; je pourrai citer les mille façons de travailler autrement que développent le mouvement coopératif, l’économie sociale et solidaire, les mille façons de vivre autrement avec l’habitat autogéré, les AMAP, les SEL, les monnaies locales, le refus de la "sportivation de la vie", etc. C’est pourquoi j’invite au retour d’une gauche maquisarde, d’une gauche buissonnière mais qui fasse école, une gauche qui sache donner envie de changer de société. Je montre dans mon livre que cela ne sera possible qu’en inventant une gauche populaire, une gauche morale, une gauche de parole, qu’en renouant avec une gauche antiproductiviste. Le succès de l’Appel du "Front de gauche antiproductiviste et Objecteur de croissance" au regard de la diversité et de la qualité des signataires montre que c’est possible. Toute la stratégie de ce que je nomme le socialisme gourmand pose finalement la question du renouveau des cultures populaires entendues comme des cultures pré ou post-capitalistes.

* Paul Aries

Ed. La découverte

Collection "Les empêcheurs de penser en rond"

219 p. - 17 €