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Les gâteaux / Idées / Mouvements / Organisations

Transformer l’élection présidentielle en une insurrection civique

Énorme succès de la prise de la Bastille le 18 mars et foule des grands jours dans les meetings, nette poussée dans les sondages, intérêt croissant ressenti par les militants, développement des assemblées citoyennes : la campagne du Front de gauche a pris ces dernières semaines une ampleur nouvelle. Une percée transformant la donne politique, qui ouvrirait la porte à un nouvel horizon, semble à portée de vote. A cinq semaines du premier tour de l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon répond aux questions de Cerises.

A quelques semaines du premier tour, quel est votre sentiment sur la tournure de la campagne ?

Le Front de gauche et son programme sont au cœur de cette campagne. A partir de là, dans une période très volatile et incertaine, tout est possible. Dans un premier temps le Front de gauche a su rassembler son électorat "de base", celui qui se situe classiquement à gauche du PS. C’est alors notre unité qui a payé. Ils nous ont été reconnaissants d’avoir fait cet œuvre utile. Forts de cette assise, nous avons "changé de braquet" à partir de mi-janvier en touchant un électorat bien plus large. C’était programmé à partir de l’émission "des paroles et des actes" sur France 2. Elle nous permettait, dans la durée et à une heure de grande écoute, de présenter notre programme. Les meetings suivants ont immédiatement bénéficié de cette audience : Nantes 6000, Villeurbanne et Montpellier 10 000… De façon concomitante nous avons lancé notre bataille contre le Front national pour le démasquer. Non, Mme Le Pen n’était pas la défenseuse de la laïcité ou la représentante des classes populaires que des médias bien-pensants voulaient bien présenter. Nous sommes parvenus à nos fins et une grande partie de l’électorat de gauche nous en a été reconnaissante. Cette offensive nous amène fin février avec les sondages qui nous placent à deux chiffres. Il y a dès lors un effet boule de neige. Les médias nous considèrent d’un autre œil ; leurs questions se concentrent davantage sur notre programme et moins sur les "petites affaires" de la campagne. Pour des raisons différentes voilà que François Hollande puis Nicolas Sarkozy reconnaissent à leur manière notre poussée en reprenant des parties de notre programme : taxation des riches, souveraineté fiscale, désobéissance européenne… Notre marche de la Bastille pour la VIème République révèle au grand jour tout cela : 120 000 personnes, c’est le plus grand événement populaire de cette campagne.

Où en est-on du point de vue de la participation citoyenne ?

La marche du 18 mars montre qu'une mobilisation citoyenne profonde a commencé sur tout le territoire. Tout cela nous rappelle la campagne contre le Traité constitutionnel européen mais à une échelle plus grande encore. Les gens ne viennent pas à une grand messe ou à un show mais à un moment d’éducation populaire et de solidarité. Nombreux sont celles et ceux qui ne sont jamais venus à un meeting, dont de nombreux jeunes. C’est vrai dans mes meetings mais aussi ceux animés par les autres responsables nationaux. A chaque fois l’affluence est record. Il y a des centaines d’assemblées citoyennes "à la base" et de nombreux fronts thématiques travaillent efficacement : la santé, la culture, le sport, le Front des luttes, etc. Dans nos meetings, on voit des banderoles syndicales. C’est un phénomène énorme ! Le Front de gauche est l’outil qui, pour la première fois depuis trente ans, permet une jonction entre une force politique et le mouvement social organisé, la classe ouvrière organisée de notre pays. Et cela se passe spontanément, chacun restant dans son rôle.

Quels seront les thèmes clefs dans cette période ?

Les thèmes principaux sont sur la table depuis le début : partage des richesses, planification écologique, définanciarisation de la société, VIème République, s’affranchir des traités européens pour construire une autre Europe, rétablir l'indépendance de nos décisions dans le monde au service de la paix. Notre force c’est "l’Humain d’abord", ce programme prêt bien avant ceux de nos concurrents. Il possède une vraie cohérence et porte une radicalité concrète. Là aussi nous marquons des points. C’est sur la forme que la campagne va prendre une autre tonalité. La "reprise" de la Bastille le 18 mars au nom de la VIème République transforme cette élection en une insurrection civique. Joyeuse, battante, démocratique. Nous appelons partout à prendre les places, en allant vers la population. Cette élection est différente des autres : nous faisons face à un système qui nous mène à la ruine. Il est impératif de le transformer de fond en comble : c’est donc un moment de la révolution citoyenne, pas une campagne "à la papa"...

La présidentialisation de la vie politique, que vous combattez, va à l’encontre d’une dynamique pluraliste et citoyenne. Comment contrecarrer sa logique, qui écrase tout ?

En disant et répétant qu’élu, je serais le dernier président de la République. C’est la base. Ensuite en restant un "passeur", le porte-parole de notre programme commun. Le plus efficace possible certes, mais en évitant une personnalisation excessive. C’est une des raisons pour lesquelles je refuse que dans les meetings on scande mon nom. Je remarque la réussite du 18 mars de ce point de vue : 120 000 personnes et pas un slogan avec mon nom ou presque… Nous essayons aussi d’imposer aux médias d’autres intervenants que moi. Mais malgré ces précautions on ne peut complètement subvertir la logique d’une campagne de type Vème République. C’est bien pour cela qu’il faut passer à la VIème !

La mobilisation des catégories populaires est un enjeu majeur de la campagne. Comment réussir une percée ?

Nous sommes en train d’y parvenir. Les travailleurs nous reconnaissent comme utiles. Il faut amplifier le travail de terrain, aller dans les quartiers, les cités. Continuer à être nos propres médias comme en 2005. Mais ne nous leurrons pas : c’est la télévision qui entre en première dans les foyers. Et je crois que nous parvenons d’autant mieux à faire passer notre message qu’à deux chiffres dans les sondages, les médias nous prennent moins de haut. 

Comment prolonger la dynamique lors des législatives ?

En ayant le meilleur résultat possible aux présidentielles pour commencer et en liant les deux. Il faut que l’unité que nous avons été capables de produire lors de cette élection se poursuive à travers les législatives. Nous devons bénéficier du groupe FDG le plus important et divers possible à l’Assemblée. De ce point de vue nous ferons tout pour que la FASE et les communistes unitaires conservent leurs trois députés.

Vous démasquez la candidature de Marine Le Pen, tandis que la droite UMP, par exemple avec Claude Guéant, se radicalise. Au-delà de la lutte contre la xénophobie, comment promouvoir la lutte contre toutes les discriminations (racistes, islamophobes, homophobes…) ?

Nous avons fait dérailler le train de la dédiabolisation du Front national. Nous allons continuer à ne rien laisser passer. Nous affrontons par la même occasion l'extrême-droitisation de la droite. C'est une bataille culturelle que nous menons. Qui d’autre que nous met en avant la régularisation des travailleurs sans-papiers ? Qui d’autre explique que Mme Le Pen et M. Guéant ne sont pas des laïques mais des antimusulmans ? Nous sommes, tous ensemble, de tous ces combats, et je sais que nos propositions sont très bien reçues dans les mobilisations LGBT par exemple.

Vous avez clairement dit que vous ne participeriez pas à un gouvernement sous l’autorité de François Hollande. Comment faire pour que cela ne soit pas perçu comme faisant passer au second plan l’enjeu d’une victoire de la gauche ?

Je ne participerais pas à un tel gouvernement parce que ce n’est pas de ma personne dont il s’agit. Je représente des courants, des électeurs qui ont des avis peut-être différents sur cette question et je ne dois trahir personne. Il reviendra aux composantes du Front de gauche de prendre position. Pour le moment je constate que toutes ses formations excluent de rentrer dans un gouvernement qui appliquerait une politique de rigueur en laissant de côté les grandes propositions du Front de gauche. Ensuite il y a une autre question : il faut battre la droite et l’extrême droite. Nous sommes pour beaucoup dans la dynamique qui s’enclenche dans le pays sur cette question. Au second tour, nous sommes certains que la gauche sera présente. La question, c’est qui la représente et est le plus à même de la rassembler. Je pense que c’est le Front de gauche.

A l’inverse, quelles seraient les conditions pour que les composantes du Front de gauche participent à un gouvernement ?

Nous avons un programme en débat dans cette élection. Nous avons fait depuis des mois une offre publique de débat au PS. Réponse de François Hollande : « Il n’y a pas de discussions, j’accueillerai tous ceux qui soutiennent mon projet ». On n’a jamais vu cela à gauche. C’est une négation de la politique et la plus mauvaise façon de rassembler au 2ème tour. Du coup, il est difficile de répondre à cette question à partir de cette abstraction. On pourrait dire au PS : que dites-vous sur le SMIC à 1 700 euros, le salaire maximum, la retraite à 60 ans, le pôle financier public, le référendum sur le Traité Sarkozy Merkel et le nucléaire, la sortie de l’Otan… Mais comment faire s'ils refusent le débat argumenté ? Mais si nous sommes majoritaires, le PS, lui, devra répondre à ces questions s’il veut faire partie de notre gouvernement : lesquelles de ces mesures refuse-t-il ? C’est bien au PS qu’il faut poser ces questions, pas à nous.

Il est encore tôt mais comment entrevoyez-vous la suite : l’avenir du Front de gauche, au-delà du mois de juin, et l’avenir du PG ?

Oui, c’est trop tôt, et l’avenir du Front de gauche se construit dans la réussite de sa campagne. Il me parait cependant naturel de continuer le Front de gauche, en l’élargissant, en conservant les structures qui ont fonctionné pendant la campagne (coordination hebdomadaire, fronts thématiques, front des luttes). Il faudra également proposer des cadres à toutes celles et ceux qui veulent renforcer cette démarche sans adhérer à une de ses composantes. J’observe que beaucoup d’assemblées citoyennes se sont créées et se renforcent. C’est positif. Mais si, comme je le pense, nous réussissons, vous verrez que tout cela évoluera tranquillement. Je ne répondrai pas pour le Parti de gauche, estimant que ce n’est pas mon rôle pendant la campagne.

Questions posées par Gilles Alfonsi et Michèle Kiintz

Iconographie : ACU, Photothèque du mouvement social (P. Leclerc, P. Estèphe, Romani, Cybérien)