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Une stratégie altermondialiste en chantier

Dans son livre, Une stratégie altermondialiste, Gus Massiah expose les fondamentaux du mouvement altermondialiste.

Ed. La Découverte

324 p. - 18,50 €

Gustave Massiah est économiste, il a été président du Centre de recherche et d’information pour le développement (CRID) et d’ATTAC, et il est actuellement membre du conseil international du FSM (Forum social mondial). Ce parcours explique que l’auteur ait voulu conceptualiser la pensée altermondialiste, en termes de stratégie. Il dresse pour cela un véritable état des lieux géopolitique, et une fresque des inégalités économiques, écologiques et sociales mondiales.

L’hypothèse de l’auteur est que la double crise actuelle, celle du néolibéralisme et celle du capitalisme, ouvre des opportunités pour une rupture avec le système dominant, et pour des transformations sociales mondiales et radicales. Tout en ne se cachant pas que cette crise porte aussi en elle un risque potentiel de retour à des néoconservatismes de tous ordres.

L’hypothèse de l’auteur est que la double crise actuelle, du néolibéralisme et du capitalisme, ouvre des opportunités pour une rupture avec le système dominant, et pour des transformations sociales mondiales et radicales.

La crise du système néolibéral est économique, sociale, politique, idéologique et écologique : elle est notamment perceptible à travers l’effondrement de la bulle financière aux Etats-Unis, l’accès aux matières premières, l’épuisement des ressources naturelles. Elle est aussi crise de l’impérialisme, et de l’hégémonie des Etats-Unis et des pays membres du G8, face aux dynamiques des pays émergents, en particulier la Russie, l’Inde, le Japon et la Chine. Elle est crise des inégalités, de la pauvreté et des discriminations.

Les transformations majeures des sociétés dans les dernières décennies ont entraîné des bouleversements idéologiques, politiques, et économiques. Elles ont révélé que le système libéral, à bout de souffle, n’est pas la seule solution, qu’un autre monde est possible, idée sur laquelle s’appuie le mouvement altermondialiste : les pratiques concrètes d’émancipation révèlent les contradictions du système contre la subordination à la rationalité du marché mondial des capitaux et l’ajustement structurel de chaque société au marché mondial.

Le mouvement altermondialiste est un mouvement historique d’émancipation qui lie les différentes dimensions de la libération : sociale, démocratique, politique, et écologique. Il se situe dans le prolongement des mouvements des périodes précédentes notamment le mouvement ouvrier du XIXe siècle et les luttes révolutionnaires du XXe : la décolonisation, les mouvements des femmes et des migrants… Il s’appuie sur l’histoire des luttes et des mobilisations et sur leurs convergences : son histoire s’enracine dans les luttes contre la dette et l’ajustement structurel de 1980 à 1989, la contestation des organisations internationales de 1989 à 1999 et les contre sommets internationaux notamment en 1999 à Seattle à l’occasion de la conférence de l’OMC. L’histoire du mouvement s’égrène ensuite à travers les forums sociaux mondiaux depuis Porto Alegre en 2001 jusque Dakar en 2011. L’auteur évoque comment, au cours de ces 10 années, le mouvement s’est élargi et approfondi : géographiquement (Mumbaï en 2004, Nairobi en 2007, Belem en 2009, Bamako, Caracas, Karachi), socialement (mouvements des sans-terre, des no-vox, des syndicats ouvriers…) et thématiques (l’éducation, l’eau… ), associant de nouveaux partenaires : les autorités locales, parlementaires, scientifiques.

Le mouvement mène de front luttes et résistances et revendications, élaboration intellectuelle, pratiques sociales alternatives. Il est constitué de convergences de très nombreux mouvements de résistance et de mobilisations contre la logique dominante qui créent une diversité horizontale : les résistances et les luttes sociales et citoyennes, la contestation culturelle, écologique, pour les libertés, et pour l’accès aux droits. La révolution des pays arabes aujourd’hui en étant l’illustration absolue.

Les objectifs du mouvement altermondialiste sont l’accès aux droits pour tous, l’égalité, la fin des discriminations et la démocratie. L’égalité des droits à l’échelle mondiale implique l’impératif démocratique : ce sont les droits civils et politiques nés au XVIIIe siècle, les droits économiques et sociaux nés après guerre, le droit des peuples tels que définis dans la charte du droit des peuples, les droits écologiques encore en gestation dans les rapports à la nature, aux terres, à l’eau… et les droits des migrants, de libre circulation et de citoyenneté mondiale.

Ce qui oblige à redéfinir les politique publiques, à redistribuer les richesses, à préserver les ressources naturelles comme l’eau, la terre, l’énergie, la biodiversité… ! À lutter contre les plans d’ajustement structurel : véritables plans d’austérité des dépenses de santé, d’éducation, des services publics.

Ce qui implique une nouvelle phase de la décolonisation, un rééquilibrage Nord/Sud et entraîne la contestation des organisations internationales : ONU, FMI, OMC.

La question stratégique devient déterminante, face au risque de trop d’idéalisme (peut-on jamais parler de trop d’idéalisme ?) et l’auteur s’emploie à la cerner dans la deuxième partie de l’ouvrage. La stratégie doit être économique, sociale, culturelle, écologique, politique et géopolitique. Elle répond à la nécessité de passer des luttes et résistances aux propositions ; elle s’inscrit dans le temps long, et se fonde sur la construction d’alliances et de convergences.

La stratégie altermondialiste ne se résume pas à « changer le monde sans prendre le pouvoir » ! L’impératif démocratique et la rupture signifient, en effet, de nouveaux rapports au politique et au pouvoir, entre le mouvement social et la transformation politique : il s’agit d' « une nouvelle culture politique qui nourrit le rapport entre le projet et les bases sociales du mouvement». C’est un projet d’émancipation collective.

Face à la multiplicité des appartenances idéologiques des mouvements et à la volonté de respect de leur autonomie, mais à la nécessité de leur politisation, le débat est ouvert entre la modernisation du capitalisme ou son dépassement. Le green new deal se propose comme une réponse de forts réaménagements internes. Il correspond à une mise en avant des formes de régulation publique économiques et sociales… Il propose une redistribution, un renforcement du statut social du salariat, ainsi qu’une démocratisation fondée sur l’accès aux droits et les services publics. Il représente une réorientation qui nécessite un renforcement de l’État social, de la régulation publique, et du contrôle des secteurs financiers et bancaires, ainsi qu’une réforme des institutions internationales. 

De la stratégie aux alternatives

Comment passe-t-on d’une période à une autre ? Comment une nouvelle logique systémique apparaît-elle et s’impose-t-elle ? Rien de moins ! La transformation sociale - « les nouveaux rapports sociaux conquis par les luttes contre les rapports dominants, les pratiques nouvelles qui préfigurent les dépassements des rapports existants » - se construit à partir des résistances et des contestations ! Par exemple : la Charte mondiale des migrants, ou des femmes ou des mouvements sociaux. C’est un chemin, celui de l’émancipation et de la liberté : il ne s’arrêtera pas.

De grandes orientations illustrent le rôle des pratiques concrètes d’émancipation dans la construction des alternatives. Pour chacune de ces interventions, la stratégie confronte les améliorations possibles et les ruptures nécessaires :

- L’approche par les droits : la régulation publique et citoyenne et les formes de propriété, elle s’illustre par des propositions comme un revenu minimum paysan, et un plafond de ressources.

- L'égalité de droits et la redistribution des richesses qui permettraient de changer les modèles de croissance.

- L’urgence écologique : des ONG environnementales regroupées dans le Climate action network ont pesé sur l’échec de la conférence de Copenhague, et la remise en cause du protocole de Kyoto.

- L’impératif démocratique propose à partir des pratiques de budget participatif de prendre en considération l’expertise citoyenne, et la société civile, comme base de la démocratisation de la démocratie.

- La régulation mondiale et l’achèvement de la décolonisation doivent permettre de transformer les échanges internationaux et les migrations.

- La démocratie doit être mondiale, l’opinion publique mondiale pourrait s’exprimer dans un parlement mondial…

Ce sont bien, en effet, des alternatives radicales... mais les peuples arabes ne viennent- ils pas de nous montrer qu’un autre monde est possible ?

Sans pouvoir, changer quoi ?

Si l’ouvrage de Gus Massiah est bienvenu, c’est bien, malheureusement, que le mouvement altermondialiste marque le pas, même si ça et là, il continue de réussir à faire converger des forces et des citoyens sur des options de transformation sociales, écologiques et démocratiques.

Au-delà de la mise en valeur de tout ce que le mouvement altermondialiste a exprimé depuis son émergence, sa capacité à constituer pour l’avenir une option politique globale reste en forme de point d’interrogation. Certes, la radicalité des points de vue altermondialistes, en rupture avec l’ordre libéral et faisant de la lutte contre toutes les dominations un moteur de dépassement des antagonismes sociaux que ne cesse de nourrir les libéraux, reste pleinement d’actualité. Cependant, en ne prenant pas vraiment à bras-le-corps le problème du pouvoir et de la subversion des institutions, les altermondialistes, même armés de multiples propositions, ne risquent-t-ils pas de rester impuissants à opérer la révolution qu’ils souhaitent ?

Gilles Alfonsi