Qui sommes-nous ? Charte du site Participer S'abonner Soutenir Liens

Appel

Horizons d'émancipation

La 4 de couv'

Note d'actualité

Sur le plateau

Rubriques

Altercommunisme

SE FÉDÉRER POUR L'ÉMANCIPATION

Altercommunistes

Séquences

Cerises

Sélection

Imprimer cet article

Les gâteaux / Idées / Monde

La vraie-fausse bonne idée de la démondialisation

Propulsé dans le débat public à l’occasion de la primaire socialiste, l’idée de démondialisation mérite une attention - fortement critique - de ceux qui veulent une alternative sociale et écologique.

On ne rejoindra pas les propos de Manuel Valls, affirmant dans le cadre de la primaire du PS, face à Arnaud Montebourg, que la démondialisation - la "dernière hérésie dont on cause", selon Marianne - est « dépassée et franchement ringarde ». Comme pour le débat sur la décroissance, sans doute est-il plus intéressant de s’attacher à comprendre ce que les promoteurs de la démondialisation entendent affirmer et en quoi leur proposition serait pertinente, ou au contraire, constituerait une impasse.

Dans Le Monde diplomatique, Frédéric Lordon affirme rien de moins que « la démondialisation est devenue le signifiant d’un horizon politique désirable pour toutes les colères sociales que la mondialisation ne cesse de faire naître. Car, à la fin, les choses sont plutôt simples : si un accord s’est fait assez aisément pour nommer "mondialisation" la configuration présente du capitalisme, alors il devrait s’en faire un aussi facilement pour entendre dans "démondialisation" l’affirmation d’un projet de rupture avec cet ordre »(1). Noble et grande ambition, certes, mais les choses sont-elles si simples ? Il semble que oui pour l’auteur, puisqu’on lit la conclusion du même article : « La concurrence non faussée entre économies à standards salariaux abyssalement différents ; la menace permanente de la délocalisation (…) la remise de la politique monétaire à une institution indépendante hors de tout contrôle politique : c’est tout cela qu’on pourrait, par une convention de langage peu exigeante, décider de nommer mondialisation. D’où suit, toujours aussi simplement, que se dire favorable à la démondialisation n’est alors, génériquement, pas autre chose que déclarer ne plus vouloir de ça ! ». Cela fait penser à cette phrase que les militants anticapitalistes - dont nous sommes - disent parfois, contre les propositions des libéraux ou des sociaux-libéraux : « C’est tout le contraire qu’il faut faire ! ». C’est un peu court pour faire un projet alternatif, et l’auteur ne devrait pas s’étonner que plusieurs membres du conseil scientifique d’ATTAC estiment que « la démondialisation est un concept superficiel et simpliste »(lire "Attac vent debout contre la démondialisation").

Le cœur du propos de Frédéric Lordon consiste à souligner qu’il existe dans la société une diversité d’antagonismes - dont ceux de classes et ceux nationaux – et qu’« On ne saurait retenir parmi ces multiples grammaires seulement celle de sa préférence » comme le font selon lui ceux qui critiquent le concept de démondialisation. Il est ainsi convaincu qu’à partir du moment où « dans certains pays, les structures de la finance actionnariale et des retraites capitalisées placent objectivement en conflit diverses fractions du salariat » (pensionnés contre salariés par exemple), il « est absolument vain d’appeler tous ces gens à des solidarités de classe abstraites contre les structures qui les détruisent concrètement et configurent objectivement leurs intérêts sous des rapports antagoniques ». Pour lui, on ne saurait réussir à bâtir des solidarités transnationales solides, au motif que les configurations sont partout différentes, de même que les situations et les intérêts objectifs.

Le bât blesse ici à deux niveaux. D’abord, doit-on comprendre que pour rendre possible des victoires populaires, il faudrait préalablement se recentrer sur le fait national, et pourquoi pas sortir de l’Union européenne ? Pour notre part, nous pensons qu’il faut poser le problème d’une transformation radicale de l’Union, et non en finir avec la construction européenne. D’autre part, la construction de solidarités de classe dépassant la seule convergence des intérêts immédiats n’est-elle pas une condition sine qua non pour tout mouvement global ? Il faut pour cela remettre en question l’idée selon laquelle les antagonismes sociaux développés par le système économique et social seraient "naturellement" durables puisque "objectifs". Bref : on ne peut vouloir transformer la réalité et s’avouer "vaincu" par elle. Par ailleurs, force est de souligner que les antagonismes sociaux continuent d’être hardemment travaillés par les libéraux au niveau national, non moins qu’à des échelles plus larges.

Protectionnisme, souverainisme

A partir d’un tel point de vue, dont Frédéric Lordon prend soin de préciser qu’il vaut pour la situation présente et non forcément dans la durée, le propos enchaîne : il faudrait se « retirer » de la mondialisation pour s’occuper des intérêts nationaux – auxquels seraient indifférents les altermondialistes. L’enjeu est alors de « respecter le "fait national" », « meilleur moyen de donner sa chance (internationale) au "fait de classe" salarial ». Mais au-delà du protectionnisme dont il est question, l’auteur estime que «le problème central est celui de la constitution d’entités politiques authentiquement souveraines, seules à même d’être dotées de la force capable de s’opposer à la force du capital » : « S’il y avait donc un seul principe général pour gouverner le débat sur la mondialisation, ce pourrait être celui-ci : on ne peut pas laisser les peuples longtemps sans solutions de souveraineté ».

L’idée que la souveraineté "véritable" se trouve en définitive uniquement au niveau des Nations signe une forme d’abandon de l’ambition que la démocratie se construise du local au mondial, à toutes les échelles des pouvoirs politiques.

Le retour à l’Etat-nation pour que le peuple trouve une solution de souveraineté ? Cela a bel et bien la couleur et le goût d’un retour vers le passé des Etats-nations tels qu’ils furent les moteurs du développement économique et social, à travers les politiques keynésiennes d’après-guerre, en même tant que des systèmes institutionnels et démocratiques (aujourd’hui en crise). En fait, l’idée que la souveraineté "véritable" se trouve en définitive uniquement au niveau des Nations signe une forme d’abandon de l’ambition que la démocratie se construise du local au mondial, à toutes les échelles des pouvoirs politiques.

Mais les problèmes posés par l’idée de démondialisation sont plus larges. Tout d’abord, ses promoteurs minorent l’interaction entre la mondialisation de la finance et la mondialisation de la société toute entière. Nous sommes entrés dans une société-monde, où les grands problèmes sociaux et écologiques ne peuvent plus être abordés dans les seules frontières nationales, et où les avancées scientifiques et techniques doivent devenir les biens communs de toute l’humanité… Il n’y a pas d’une part la société-monde – mondialisation incontournable – et d’autre part la mondialisation financière, qui pourrait être globalement combattue par le retour de la nation. Il y a une problématique commune à toute l’humanité qui appelle des solutions du local au mondial.

Forum social mondial Belem 2009 - © www.phototheque.org
Forum social mondial Belem 2009 - © www.phototheque.org

Certes, il faut retrouver prise sur la finance en faisant intervenir les Parlements et les Etats - refuser le tristement fameux « l’Etat ne peut pas tout » - mais sans illusion : « Une monnaie nationale ne protège ni du néolibéralisme, ni de la spéculation, ni du productivisme : a-t-on vu quelque gouvernement britannique s'opposer au néolibéralisme du fait qu'il disposait de la livre sterling? Le franc, la livre ou la lire étaient-ils des boucliers contre les attaques spéculatives? Et le capitalisme appuyé sur les "États souverains" n'a-t-il pas produit un modèle de consommation destructeur, pillé les pays du Sud et creusé la dette écologique du Nord? La Banque de France, qui ne fait plus d'avances au Trésor public depuis 1973, mènerait-elle par nature une politique plus sociale que la Banque centrale européenne? », soulignent les membres d’ATTAC dans leur contribution. On ajoute qu’à l’heure où, après des années de refus, le président de la commisCion européenne José Manuel Baroso propose de mettre en place une taxe - insuffisante, bien entendu - sur les transactions financières, déserter le combat européen serait un contresens.

Le développement d’institutions démocratiques planétaires et celui de multiples politiques de solidarité mondiale constituent un enjeu majeur et, potentiellement, une chance pour le combat en faveur de l’émancipation.

Au-delà d’un retour des Etats, le développement d’institutions démocratiques planétaires et le développement de multiples politiques de solidarité mondiale constituent bien sûr un enjeu majeur et, surtout, pourrait être une chance pour le combat en faveur de l’émancipation. Cette chance, cette mondialisation-là, qui dépend de nous, consiste à fédérer les mouvements et les combats politiques pour la sauvegarde des écosystèmes, la gestion et répartition des ressources (eau, terre, énergie, alimentation, savoirs, techniques, médicaments...), les droits sociaux et tous les autres combats face aux dominations.

Manif antiG8 – Le Havre Mai 2011 - © www.phototheque.org
Manif antiG8 – Le Havre Mai 2011 - © www.phototheque.org

Révolution dans chaque pays, ou dans un seul, - ou altermondialisation ?

En un sens, la démondialisation est une proposition pseudo–radicale : radicale dans la mesure où sur le papier elle met en cause de front la mondialisation libérale ; pseudo parce qu’elle ne remplit pas le cahier des charges de l’invention d’une nouveau projet d’émancipation combinant les différentes dimensions - économiques, sociales, écologiques, culturelles, démocratiques... - aux différentes échelles qu’elles concernent. A juste titre, les membres du conseil scientifique d’ATTAC rappellent dans leur texte que le mouvement face à la mondialisation libérale fut initialement qualifié par les médias d' "antimondialiste", qu’il s'est lui-même rebaptisé "altermondialiste", estimant que la « thématique de la "démondialisation" risque de nous ramener beaucoup plus de dix ans en arrière ». De plus « les réponses à la crise nécessitent "plus de mondialisation" dans certains domaines et "moins de mondialisation" dans d'autres, mais exigent surtout une mutation radicale de la logique même de la mondialisation (alter-mondialisation)... »

Le politologue Eddy Fougier va dans le même sens : la démondialisation « représente une certaine forme de dégénérescence du projet altermondialiste. Celui-ci visait, en effet, à définir une alternative progressiste globale à la "mondialisation libérale" et plus largement à la "révolution libérale" en intégrant les effets de la montée en puissance d’une "société civile globale", d’une demande croissante de participation "citoyenne", des préoccupations écologistes, ainsi que du réveil des mouvements de "résistance" du Sud, notamment des mouvements amérindiens, tout en évitant de tomber dans les écueils passés du mouvement communiste et en dépassant les échecs de la social-démocratie, en particulier des politiques keynésiennes, et du tiers-mondisme, plus précisément des politiques de développement autocentré. Or, le projet de démondialisation apparaît beaucoup plus modeste puisqu’il consiste à casser le processus de mondialisation pour en revenir aux bonnes vieilles recettes keynésiennes (J. Sapir) ou du développement autocentré (W. Bello), donc plus d’ "alter", et à privilégier l’espace national ou local, donc plus de "mondialisme" ». Pour notre part, nous pensons qu’un nouvel internationalisme est à construire et, avec Alain Badiou, que « La thèse qu’il n’y a un seul monde doit être présente dans chaque lutte particulière ». Et que, par exemple, seule une approche planétaire peut permettre de concevoir une réindustrialisation qui s’insère dans le cadre d’une transformation du mode de développement – nécessairement planétaire - et des rapports Nord-Sud.

L’apparente puissance du mot démondialisation pour dézinguer le libéralisme économique ne constitue pas une garantie contre la récupération de l’idée par le système dominant – ses représentants étatistes et nationalistes, par exemple.

Une fois que l’on a établi que la démondialisation ne constitue pas du tout une alternative politique globale et qu’elle occulte, plutôt qu’elle ne sert à faire émerger, une perspective de transformation sociale et écologique du local au mondial, il faut s’attacher à retenir certaines des idées posées dans ce débat. Les questions de la relocalisation de certaines productions, la réduction des flux de marchandises et de capitaux, la souveraineté alimentaire font partie intégrante d’un projet d’émancipation. Plus encore que pour la décroissance (lorsqu’elle ne s’adosse pas aux exigences de dépassement de l’exploitation et de toutes les dominations), l’apparente puissance du mot démondialisation pour dézinguer le libéralisme économique ne constitue pas une garantie contre la récupération de l’idée par le système dominant – ses représentants étatistes et nationalistes, par exemple.

(1) "La démondialisation et ses ennemis", in Le Monde Diplomatique, août 2011.