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Confitures et déconfitures

C’est si peu dire que nous t’aimions

Jean, mon Jean, notre Jean, comme tu l’avais chanté, « tu aurais pu vivre encore un peu ». Tu nous étais si précieux. Ce n’est pas très sympa (tu as vu, je n’ai pas écrit « cool ») d’envoyer ce message à tes amis et de partir toi-même trop tôt. Tu aurais pu m’éviter d’écrire cette chronique que je redoutais tant et que je repoussais comme on éloigne la mort. Je me disais « Allez, il vaudrait mieux que je lui taille un costume de son vivant plutôt que de lui écrire une nécro. ». J’aurais commencé par cette phrase: «Les idées de Jean Ferrat ont deux atouts : sa voix et sa moustache. » C’est tout de même mieux que d’attaquer ainsi, comme ces réactionnaires et cette grande bourgeoisie que tu combattais : « La moustache de Jean Ferrat a un défaut : ses idées ».

Voilà donc que tu as baissé le poing, la voix, les bras. Tu nous avais dit que tu voulais mourir debout, dans un champ, au soleil. Non dans un lit aux draps froissés. Il va nous falloir reprendre ta chanson, vivre et mourir debout. Tous ensemble. En s’accompagnant de ces vins de Chablis que tu aimais. Plusieurs m’ont dit, façon de me consoler : « Tu sais, c’était un vieux monsieur ». Non ! Tu étais un Monsieur.

Si tu les voyais, depuis que tu as fermé les yeux, s’incliner devant toi, ceux qui se croient les plus forts et vivent des révérences qu’ils font aux puissants, qui disqualifient l’engagement militant, qui méprisent les gens qu’ils nomment « de rien », ceux qui sont aux antipodes de la simplicité, de l’humilité, de l’Humanité… Tiens, ils me rappellent ta chanson Pauvre Boris (1966) qui rend hommage à Boris Vian :

« Tu vois rien n’a vraiment changé

Depuis que tu nous a quittés

On va quitter ces pauvres mecs

Pour faire une java d’enfer

Manger la cervelle d’un évêque

Avec le foie d’un militaire

Faire sauter à la dynamite

la Bourse avec le Panthéon

Pour voir si ça tuera les mythes,

qui nous dévorent tout du long. »

Comme celui de millions de femmes et d’hommes, dont la vie s’écoule sous le joug du capitalisme, de ses rapports sociaux d’une rare violence, de son chômage, de sa précarité, de son saccage de la planète, mon chagrin est solitaire, unique, infini. Et pourtant il est collectif, pluriel, terrestre.

J’ai retrouvé ce dimanche, pour éloigner cette peine qui ne partira sans doute jamais, une lettre de toi, ancienne, adressée à plusieurs. Elle se termine ainsi : « Au-delà de ces mots, recevez toute l’affection qui les accompagne en sourdine, cette affection qui vient de loin, qui n’est sans doute pas prête de s’éteindre et qui n’est sans doute qu’un souffle d’amitié ». Je me permets de partager ces mots.

Ton communisme n’était pas de caserne et ton humanisme de chapelle. Mon sentiment est que tu étais communiste sans te résumer à cela. Tu l’étais sans être membre du PCF. Je le dis en pensant que c’est juste, sans intention de récupérer ou de blesser quiconque. Aux temps des cerises lequel il faudra bien qu’il vienne, au moment de ce XXIe siècle qui pour moi commence aujourd’hui, aux jours où le fil avec l’organisation révolutionnaire du XXe siècle fondée avec audace en 1920 se rompt pour plusieurs d’entre nous (ou s’est déjà rompu), je me souviens du couplet et du refrain de ta chanson Le bilan (1980).

« C’est un autre avenir qu’il faut qu’on réinvente

Sans idole ou modèle pas à pas humblement

Sans vérité tracée sans lendemains qui chantent

Un bonheur inventé définitivement Un avenir naissant d’un peu moins de souffrance

Avec nos yeux ouverts et grands sur le réel

Un avenir conduit par notre vigilance

Envers tous les pouvoirs de la terre et du ciel

Au nom de l’idéal qui nous faisait combattre

Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui »

Le temps court et vient le moment redouté de te quitter. Oui, demain, nous défricherons les chemins d’une révolution démocratique. Pour une vie simplement humaine sous le soleil, en route vers un quotidien plus beau et dans la douceur de notre mortelle condition. C’est si peu dire que nous t’aimions.