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Confitures et déconfitures / Culture

Le poids des mots, l'électrochoc des kakémonos

L’art est l’un des combustibles de la vie. Je me suis endormi l’autre soir sur un ouvrage magnifique que n’a pu s’empêcher de préfacer Dominique de Villepin, livre consacré à Zao Wou-Ki, peintre chinois renommé et surtout créateur de voyages intérieurs. Cela a suscité un rêve la nuit qui suivit. Un artiste français exposait sur le devant de l’Ecole des Beaux Arts de Pékin : quatre calicots en caractères rouges et chinois sur fond noir comportant chacun des mots : « utile » - « tuer » - « moustique » - « amour ». Une œuvre pas très originale. Mais risquant de froisser, par un subtil détournement, les admirateurs du Grand Timonier Mao Tsé Toung dans l’une de ses citations célèbres : « Il est plus utile de tuer des moustiques que de faire l’amour.» Comme le peuple chinois pouvait comprendre le texte à l’envers (« Il est plus utile de faire l’amour que de tuer des moustiques») ou à contresens (« Il est plus utile de tuer ll’amour que de faire des moustiques»), l’œuvre avait, dans mon songe, été décrochée par les autorités. Tollé du Ministre français de la Culture, de Bernard-Henri Lévy, de l’ex-secrétaire général de Reporters sans Frontières Robert Ménard… face à la censure. Grossièreté de Georges Frêche. Déplacement de Dominique de Villepin dans le quartier chinois à Paris. Bref un cauchemar.

Ironie de cette histoire onirique, me levant aux aurores pour les actionnaires du CAC 40 (très différent que de se lever pour l’intérêt général), j’ai appris que l’Ecole des Beaux Arts de Paris avait décidé, mercredi 10 février, de retirer une œuvre de l’artiste chinoise Ko Siu Lan de sa façade. L’installation détournait le slogan de Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle de 2007 « Travailler plus pour gagner plus ». Constituée de quatre bannières noires avec chacune les mots : « travailler » - « plus » - « gagner » - « moins ». Le passant-citoyen pouvait y lire, en fonction de l’endroit où il était : « gagner plus » ou « travailler moins ».

L’artiste Ko Siu Lan, prévenue par mail d’une censure qu’elle n’imaginait pas à Paris, a alors adressé, via une avocate, une mise en demeure à la direction pour qu’elle raccroche les calicots dans la rue. La direction de l’école n’y a pas donné suite, estimant que l’œuvre portait « atteinte à la neutralité du service public ». La commissaire de l’exposition Clare Carollin a, elle, expliqué que cette installation « était pourtant prévue de longue date », que le directeur « était au courant », l’œuvre « figurant dans le catalogue » de l’exposition. Le directeur lui aurait confié que cela risquait de compliquer les relations avec le ministère de l’Education au moment du renouvellement de la convention de financement de son établissement. Les étudiants ont évoqué « une autocensure inquiétante » et réclamé la démission du directeur de l’école Henry-Claude Cousseau.

Le ministre de la Culture, après s’être dégonflé en s’abritant derrière la direction de l’Ecole, a demandé, devant les risques de polémique, que les kakémonos soient rétablis, comme hier les Princes rétablissaient la musique dans des ballets. Pleinement réveillé, je me suis rappelé une phrase du même Henry-Claude Cousseau, alors directeur du Centre d’Art Contemporain de Bordeaux, faisant les frais, en 2000, d’une polémique à la faveur de l’exposition

« Présumés Innocents ». Sous la pression des ligues de vertu et d’associations religieuses, Alain Juppé, maire de la ville, avait, à l’approche des élections, refusé d’inaugurer l’exposition et retiré le nom de H.-C. Cousseau des cartons

d’invitation. Une associa tion porta plainte contre les organisateurs pour « diffusion de l’image d’un mineur présentant un caractère pornographique ». Mr. Cousseau alors plus courageux, avait déclaré : « Il est aberrant de penser qu’on n’accepte plus la liberté d’expression des artistes, de ceux qui sont là pour décrisper la société.»

Décrispé par les artistes, je me suis rendu à mon travail, jonglant maintenant avec ces huit mots franco-chinois. Histoire de s’amuser. «Travailler plus pour des moustiques tue l’amour » à l’entrée des entreprises du CAC 40, ce serait pas mal non ? Ou plus simplement : « Travailler tue » à l’entrée de France Télécom.