Qui sommes-nous ? Charte du site Participer S'abonner Soutenir Liens

Appel

Horizons d'émancipation

La 4 de couv'

Note d'actualité

Sur le plateau

Rubriques

Altercommunisme

Altercommunistes

Séquences

Cerises

Sélection

Imprimer cet article

Confitures et déconfitures

On dirait le Sud

Il règne en métropole un climat si délétère que je suis allé passer les fêtes en Nouvelle-Calédonie, contrée à laquelle je suis depuis longtemps attaché. A chacun de mes voyages, je vois que le pays, fragile, change. Transfert des compétences pour les routes, la santé, l’environnement, l’économie, l’éducation, la formation… il acquiert (à pas comptés) son autonomie, nous rappelant qu’un peuple n’a que ce pour quoi il se bat. Il faut faire confiance à tout ce qui se mobilise en son sein, dans toutes les composantes de cette société et singulièrement dans le peuple kanak, pour construire un avenir post-colonial. Ce pays finira bien un jour par accéder à l’indépendance politique. Un référendum d’autodétermination doit avoir lieu entre 2014 et 2018. On envie au fond ce pays qui invente, fut-ce de manière chaotique, un destin commun quand en métropole on ne fait que détruire, amoindrir, raboter, exclure, stigmatiser… Et que l’on se demande dans quel état Sarkozy laissera la France en 2012.

Dire cependant que tout va bien sous ces cocotiers serait faire preuve d’angélisme. Certains se sentent floués par les accords de Nouméa (1998). D’autres en profitent. Par ailleurs, en plus de la question de l’indépendance politique et économique, le pays est confronté à des questions aiguës. Il en va ainsi de la lutte contre les inégalités sociales (qui ne sont pas inventées par ces affreux syndicalistes de l’Union syndicale des travailleurs kanak et exploités – USTKE) et pour les droits sociaux, la question des transports en commun (catastrophiques à Nouméa), celle des déchets. Ces questions traversent toute la société calédonienne, côté indépendantiste et côté loyaliste. Et puis il y a ce rééquilibrage, entre le Nord de l’île et le Sud, qui n’a pas eu lieu. Enfin, les enjeux écologiques (gestion de l’eau, pollutions dues aux nouvelles usines d’exploitation du nickel…) deviennent majeurs. Et ce n’est pas le classement du lagon calédonien, à grand renfort de publicité, au patrimoine mondial de l’Unesco qui empêchera les capitalistes (brésiliens au Sud et canadiens au Nord de la Grande Terre) d’exploiter le minerai en salopant le plus beau lagon du monde. Parfois le Nord, comme le chantait Nino Ferrer (né sur le Caillou), « on dirait le Sud. »

En Calédonie-Kanaky, on peut faire l’autruche la tête dans le sable blanc de l’île des Pins ou de la baie des Citrons… Joyeux tropiques ? La France gère ici sa dette coloniale. Elle a encore des lignes à la colonne débit. Il existe ainsi près de l’ancien, bagne de Nouméa (où a « vécu » Louise Michel), pas loin de la presqu’île de Nouville, une prison qui vaut son pesant de noix de coco. Elle s’appelle le « Camp-Est », ce qui montre le progrès sémantique accompli depuis 1871. Cette prison détient deux records, à la gloire de la France, qui n’a pas encore transféré ses compétences en matière de justice. D’une part, c’est l’une des prisons les plus perméables de la République : 16 évasions en 2009 (sur 434 détenus.) La cavale de décembre fut à l’ancienne, façon XIXe siècle : des draps noués depuis la fenêtre de l’une des cellules. Cela a fait marrer (presque) tout le monde. Ah ! du temps du bagne des Communards, à relire la mère Michel, ça rigolait moins. Il y avait des effectifs. D’autre part, cette prison de 192 places (soit une surpopulation carcérale de 226 %) (1) est un modèle d’humanité. « Le Camp-Est est le reflet de ce qui se fait de pire en matière de conditions de détention. Elle concentre à la puissance dix, les points négatifs que l’on trouve dans bon nombre de prisons françaises » dénonce François Bes, membre de l’Observatoire international des prisons (OIP), qui a aussi saisi le Comité pour la prévention de la torture du Conseil de l’Europe. A 22 000 km de Paris, la France traite toujours aussi bien son (ex-)colonie. Gérard Jodar, président de l’USTKE et ses autres compagnons syndicalistes y sont en revanche bien gardés. Bien ? C’est aller un peu vite en besogne. Julien Vaiagana, 33 ans, a été libéré en novembre après 6 mois d’incarcération. Il raconte. Durant 23 heures sur 24 il a vécu dans une cellule de 13 m2 pour six personnes, où l’on doit manger et circuler à tour de rôle, au milieu de la chaleur, des cafards et des moustiques. Les toilettes : des WC à la turque, entourés d’un petit muret, qui font office de douche en récupérant l’eau de la chasse avec un bidon en plastique. La nourriture : des plats (les mêmes chaque semaine) servis froids dans des barquettes en inox et un fruit ou un gâteau sec. Une pétition a été signée le 22 novembre suite au service de flageolets tournés. La cour du Camp-Est est pleine de nourriture que jettent les détenus. Julien Vaiagana a eu une gastroentérite pendant deux mois et n’a vu le médecin qu’au bout de quatre jours. Il a eu une rage de dent : il n’a jamais vu de dentiste. Il a perdu 15 kilos en six mois (les Nouvelles Calédoniennes, 11 décembre 2009).

Ces condamnations ont fait suite à un conflit avec la compagnie domestique Air Calédonie dans lequel l’USTKE s’était illustrée en occupant un avion de l’aérodrome de Nouméa. Le tribunal a eu la main très lourde. Il fallait faire des exemples. Au point de départ : une histoire d’adultère, une employée d’Air Calédonie ayant été licenciée en mars pour avoir révélé à sa mère que son père se trouvait à bord d’un avion en compagnie de sa maîtresse. Après plusieurs actions de l’USTKE, l’employée kanak a finalement été reclassée et le syndicat a réclamé le paiement des jours de grève. Un accord avait été trouvé le 11 juin avec la direction du travail mais le président d’Air Calédonie, Nidoïsh Naisseline, grand chef de Nécé (île de Maré) a refusé de le signer, ce qui a rallumé la mèche. Les droits collectifs des exploités, le service public du transport aérien ont-ils à cette occasion avancé ? Je me suis posé la question.

On dirait le Sud. Le temps dure longtemps.

Nouméa, 1er janvier 2010

(1) Selon l’OIP, organisation bénéficiant d’un statut consultatif à l’ONU, onze prisons françaises étaient suroccupées à plus de 200 % au 1er novembre.