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Confitures et déconfitures

Les lieux de privation de liberté

Le sénateur Jack Ralite m’a un jour appris que la politique était la conquête d’espaces de libertés. Il aime aussi à bousculer élégamment ses collègues en leur citant Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ».

Car il est d’autres sénateurs et sénatrices qui mènent un drôle de train. Lors du débat sur le projet de loi créant le Défenseur des droits, sorte de super-médiateur nommé par décret en Conseil des ministres, sur proposition (1) de… Nicolas Sarkozy, et chargé de veiller au respect des droits et libertés, les parlementaires de la majorité et de l’opposition ont seriné cette expression lors des débats : « lieux de privation de liberté ». Autrement dit : prisons. Ah ! le joli consensus républicain… Ces sénateurs ont des excuses. Dans d’autres sphères, on appelle hypocritement un plan d’austérité, une « Politique d’assainissement des finances publiques ». Ou bien une série de mesures toutes inspirées par le MEDEF et les lobbyistes au service du capital : « Plan de sauvetage du système de retraites ».

Une privatisation ? Vous n’y êtes pas. C’est une « Respiration du service public » à laquelle vous avez affaire. Un plan de licenciements ? Mais non ! C’est un « Plan de sauvegarde de l’emploi local » dont vous bénéficiez. Des zones noires ou rouges en Vendée après la tempête Xynthia ? Pas du tout. Vous êtes, protestations obligent, dans une « zone de solidarité. »

Mais, évoquant les « lieux de privation de liberté », les sénateurs et sénatrices, ont peut-être après tout, parlé d’autres choses que de ces lieux de privation que sont ces prisons surpeuplées (2) et leurs 115 suicides de prisonniers (3). Ces élu-e-s ont peut-être voulu parler de ce lieu de privation de la liberté de vote qu’est le Sénat. Infligeant un camouflet au gouvernement, la Chambre dite haute, avait en effet adopté en première lecture, à une nette majorité, des amendements rétablissant de plein droit le statut de Défenseur des enfants, choisissant de ne pas fusionner cette instance dans le Défenseur des droits. Dominique Versini, la Défenseure des enfants dont l’institution est menacée, s’était insurgée dans une interview à Libération : « On noie le droit des enfants dans un ensemble administratif plus large. La visibilité du droit des enfants, très bien identifiée, disparaît ». Le sénateur centriste Nicolas About lui-même : « Un Défenseur des enfants autonome, aisément identifié par eux et accessible, uniquement chargé de leurs droits, est plus efficace et répond mieux à leurs besoins. Le Défenseur des droits aura-t-il le temps, la compétence et l’humanité pour écouter la parole des enfants ? » Le lendemain du vote libre du Sénat, le gouvernement a demandé un nouveau vote et la majorité sénatoriale est alors rentrée dans le rang, au garde à vous… Que du bonheur démocratique.

Las ! Je me suis ravisé. Tu te trompes, me suis-je dit, ces parlementaires n’ont pas évoqué les prisons. Avec leurs lieux de privation de la liberté, ils ont vraisemblablement voulu parler de ces lieux de privation de la liberté d’expression que sont les entreprises. Qui exercent des pressions totalitaires et illégales sur leurs salarié-e-s dès que ceux-ci s’expriment en interne comme en externe sur leurs conditions de travail, la sécurité des personnels et des installations, le dumping fiscal des groupes, les orientations stratégiques… bref sur la politique des entreprises.

Les sénateurs et sénatrices ont peut-être voulu parler de ces lieux de privation de la liberté de vivre décemment que sont 8 millions de logements sinistrés.

Ils ont voulu parler de ces lieux de privation de la liberté de travailler que sont les Préfectures et le Ministère de l’Intérieur qui refusent de régulariser les travailleurs sans-papiers. Ils ont voulu parler de ces lieux de privation de la liberté de s’aimer comme les autres que sont les Mairies, les Tribunaux qui refusent de marier les personnes du même sexe qui le souhaitent.

Car le Sénat, c’est bien connu, c’est le fer de lance de la conquête et de l’extension des libertés, avec une audace politique détonante. S.P.Q.R. était-il écrit, il y a presque 2 000 ans, sur les monuments et les enseignes militaires à Rome. Et encore aujourd’hui sur le mobilier urbain de la capitale italienne.

S.P.Q.R. c’est-à-dire « Senatus Populus Que Romanus » ou « le Sénat et l’assemblée du peuple romain ». Pour rappeler aux armées romaines qu’elles doivent agir au nom du Sénat et du peuple romain et non au profit de leur général. En ce sens, il est des sénateurs et des sénatrices qui, en plus de leur liberté, se sont privés de leur dignité.

(1) site legifrance.gouv.fr (voir lien)

(2) 64 000 détenus – 51 000 places

(3) en 2008, soit une augmentation de 18 % / 2007