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Confitures et déconfitures

De Marc Lévy à Victor Hugo

Les coiffeurs et les dentistes recèlent de ces revues, mais de ces revues… Si vous allez chez votre coupetifs ou votre fraiseur de dents en cette rentrée, je vous conseille de lire le dernier Paris-Match (n° 3197 du 26 août au 1er septembre 2010). Non pour la une de Jean Ferrat (sacré Jeannot qui fait la couverture de cet hebdomadaire deux fois en six mois, un record ! Déjà qu’en mars, il avait détrôné Simone Veil reçue à l’Académie française…), mais pour ce reportage complet sur Marc Lévy, auteur de romans à succès, dont le dernier, Le Voleur d’Ombres, vient de paraître chez Robert Laffont. De l’écrivain français le plus lu (20 millions d’exemplaires) et traduit (41 langues) on déduirait presque, à lire l’hebdomadaire, que Marc Lévy est le Victor Hugo du moment.

Bien entendu, j’entends d’ici les commentaires. Comment ? Tu oses comparer Marc Lévy et Victor Hugo ! Comment ? Tu fais de la pub à cet auteur de best-sellers, à l’écriture dite facile (c’est à voir), au lieu de promouvoir des romanciers méconnus qui le mériteraient. En réalité, je n’ai rien contre les livres qui se vendent. Je trouve cela plutôt rassurant. Dans un système économique bien fichu, les uns pourraient aider les autres. Un tel système devrait donner l’oxygène qui manque à la création. Car dans le secteur du livre, il y avait jusqu’ici trois types de littérature éditée : les best-sellers (dont quelques-uns appartiennent à la littérature), les livres rares que proposent souvent des petits éditeurs et, au milieu, tout le reste. C’est-à-dire les oeuvres qui ont été et sont le coeur de la littérature. Nous sommes à l’époque où les grandes affaires ont mis leur groin dans le potager de l’imaginaire. La marchandisation du secteur culturel et de la distribution, le culte du livre rentable, du roman qui marche… attaquent directement «ces livres du milieu», qui ont un « temps d’exposition » de plus en plus court et partent de plus en plus vite au pilon. Et pour le secteur du livre comme pour la société… à la fragmentation libérale, nous devrions opposer des stratégies de mutualisation, y compris économiques, permettant de faire vivre les publications « déficitaires » grâce aux plus « rentables ».

Je comprends aussi qu’au-delà de leur succès, comparer Marc Lévy et Victor Hugo paraîtra incongru. On imagine mal Marc Lévy exilé à Jersey après un pamphlet contre le pouvoir (à l’image de ce Napoléon le Petit hugolien de 1852) ou écrivant Les Misérables (1862) sur l’île de Guernesey. Comme on imagine mal Victor Hugo posant pieds nus avec sa femme devant sa cabane dorée au Canada, « la tête dans les nuages, ayant besoin de sentir le sol sous ses pieds. »

Deuxième différence : au 21e siècle, le peuple dévore les livres de Marc Lévy (Et si c’était vrai ? Où es tu ? Le premier jour. La première nuit…) tandis qu’au 19e, il s’arrachait Les Misérables Des ouvriers avaient même créé un pot commun, une tontine, pour acquérir et pouvoir lire l’ouvrage d’Hugo. Victor Hugo ! Né bourgeois et mort révolutionnaire. Hugo et ce dévoilement de la misère avec des mots-cris, des mots coeur. Hugo dont les héros fissurés, fracturés, bousillés transpercent le lecteur. Hugo dont les personnages sont toujours là, même si la situation a changé. Hugo qui voulait une place pour les vies en friche. Hugo qui conduit au devoir et au désir d’autre chose.

« Je ne suis pas de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde... mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère. Remarquez-le bien, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire... » C’est en ces termes que Victor Hugo apostrophe les sénateurs. Eradiquer la misère, les bidonvilles, voilà une tâche politique. Autrement plus digne et plus noble que de se débarrasser de ceux qui sont dans la mouise.

Un des livres que je préfère d’Hugo est Notre Dame de Paris (1831). Un grand roman populaire, éblouissant plus de trente ans avant Les Misérables les lecteurs, et dans lequel le Moyen Âge se meurt tandis que naissent les Temps Modernes. Avec deux héros : une bohémienne allumeuse et un carillonneur de cloches. Esméralda et Quasimodo. Une femme-fleur, « l’émeraude », vestale et sorcière, saltimbanque et étrangère. Un homme abandonné, pauvre, borgne, bossu et boiteux, appelant le peuple, non à la prière, mais à la révolte.

Chapeau ! Faire, sans angélisme, de parias sociaux des héros du peuple, c’est la puissance d’Hugo et de son roman. Voilà qui change. Qui renverse la nauséabonde politique du pilori. Voilà qui réveillerait la littérature d’aujourd’hui. Et qui bousculerait le peuple. Question d’Olivier O’Mahony, journaliste de Paris-Match, à Marc Lévy :

- Comment percevez-vous la France ces temps-ci ?

Réponse de Marc Lévy :

- (…) La stigmatisation de la communauté rom et l’image que cela donne de la France dans le monde me consternent.

Marc, je t’aime bien. Tu n’es pas responsable de cette situation. Mais si tu pouvais nous écrire, à ta façon à toi, un roman populaire de 500 pages intitulé « Les Rroms » ou « Les gitans », ce serait top.