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Confitures et déconfitures / Idées / Culture

La philo selon Toto

La télé-institution adore un arbre : le marronnier, qui invariablement et annuellement produit ses fruits lisses et secs, comme on reproduit les mêmes sujets. C’est qu’il s’agit de donner à brouter au peuple des événements inoffensifs, qui ne produisent rien de nouveau. Le baccalauréat est le marronnier de juin. Et x % de plus en filière S. Et y % estimé pour la mention très bien. Si la télévision avait été créée en 1808 comme le bachot, nous en serions aujourd’hui à plus de 200 reportages sur le sujet. Ouf ! L’originalité cette année : les antisèches électroniques, ersatz du film comique Les sous-doués passent le bac (1980). Le sujet d’une triche existant depuis des lustres est ainsi recyclé.

À l’affût de fausses sensations, tordues pour les rendre plus fortes, des médias nous font donc croire que le baccalauréat est un événement dans la société. Moi qui pensais naïvement qu’un événement était l’irruption d’un fait nouveau… Attaquer le RSA, alléger l’ISF, annoncer la fermeture de sites automobiles, constitutionnaliser l’austérité dans un projet de loi ne méritent en revanche pas une telle faveur.

Il me tarde cependant de connaître la question qu’aura cette année mon neveu au bac de philo, ce moment de trac dans sa vie personnelle. Il s’attend à l’une de ces questions sur l’art, la justice, la religion, la morale… que sais-je encore ? De celles qui tournent en boucle avec les mêmes codes depuis tant et tant d’années…

De mon côté, au bac blanc j’avais eu « Préférez-vous Voltaire ou Rousseau ? » Je préférais Diderot et les neiges en pente. J’ai expliqué. Bien, mais hors-sujet. 9/20.

J’espère pour mon Toto, un ado assez libertin, qu’il ne se prendra pas l’une de ces 250 questions très encadrées sur la liberté, comportant en général et en partie la réponse à donner : « L’idée d’une liberté totale a-t-elle un sens ? » « La liberté est-elle menacée par l’égalité ? « S'engager, est-ce renoncer à sa liberté ? » « Faut-il parfois désobéir aux lois ? » « Obéir à l'État, est-ce renoncer à sa liberté ? » S’enquiller les questions formatées d’un examen conçu sous Napoléon III, à peine dépoussiéré dans sa forme au fil des ajustements…, l’épreuve de philo (1864) du bac mérite bien son nom.

Cette épreuve donc, ou comment réduire la philosophie avec une forme scolaire cristallisée dans un univers immuable de notions, d’auteurs officiels au programme et d’exercices techniques dont des corrigés à géométrie variable peuvent se trouver sur Internet, moyennant des codes d’accès payants.

Comme ses copines et copains, mon neveu aime les jeux télé, le ski extrême, la bibine et Harry Potter. Il s’interroge sur son sort et les métiers de demain. Avec lui, il y a de quoi parler du virtuel et du réel. Des guerres informatiques et des maîtres du monde. Des pulsions et de la mort. Du plaisir et de l’hédonisme. De la magie et de la rationalité. De la sélection des individus. Du travail et de l’utopie. Freud, Épicure, Darwin, Marx, Thomas More, Foucault, Sartre, Camus, les philosophes des Lumières… peuvent être invités à ces conversations. Et autant de femmes philosophes.

Driiiiing ! Chose convenue, mon neveu me téléphone discrètement depuis les toilettes de son lycée.

« Commentez cette phrase du philosophe post-hégélien Jean-Baptiste Botul1 : Faut-il faire de la philosophie avec docilité ou philosopher en liberté ? »

- Je répondrais bien le deuxième truc mais je ne sais pas ce que c’est, me dit-il. Y a bien un café philo où je suis allé faire un tour une fois.

- C’était comment ?

- J’ai picolé de la bière et on a parlé de la musique dans la vie. Tu sais, je fais de la batterie.

- C’est ça « philosopher en liberté ! » On ne pose pas une question philosophique fabriquée, mais on aborde philosophiquement et collectivement n’importe quelle question. Et on boit un coup.

- Tu aurais pu venir. Il y avait tous les âges.

- Tiens, ça me fait penser qu’au Canada, les gosses commencent à philosopher très jeunes. À l’école primaire, ils ont des goûters philosophiques.

- Ils doivent carburer à la grenadine ! Bon, je te laisse. Ils vont trouver ça louche. J’ai des idées maintenant.

- Merde ! mon Toto.

Très jules&luc ferristes, nous attendons sa note.

Je vais regarder si dans les programmes politiques, « partagés » ou non, philosopher de 7 à 77 ans est au menu, parmi les entrées. Un événement en une journée, ce serait top.

1) Jean-Baptiste Botul : philosophe totalement fictif, auteur de La Vie Sexuelle d’Emmanuel Kant, souvent cité par Bernard-Henri Lévy à l’appui de son argumentation et à l’insu de son plein gré.