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Confitures et déconfitures

Le Tartuffe : succès !! Prolongations !!!

Je me souviens de ce commentaire de Philippe Sollers lors de la nouvelle édition des Œuvres complètes de Molière dans la Pléiade : «Liberté incroyable et intacte : c'est ainsi qu'apparaît Molière près de 350 ans après sa mort.» Durant tout l'été et jusqu'au 11 septembre 2010, le Théâtre rouge du Lucernaire à Paris a proposé une représentation réjouissante du Tartuffe. Dans une mise en scène de Philippe Ferran assisté de Héloïse Martin. Ah Tartuffe ! Ce fieffé hypocrite, faux dévot et vrai séducteur qui s'introduit chez le naïf Orgon, le charme de ses doucereuses et pieuses paroles, au point de recevoir de lui donation de tous ses biens, cherchant les faveurs de son épouse...

Tartuffe donc. Représentée pour la première fois au château de Versailles en mai 1664, la pièce avait plu au Roi, mais fut aussitôt interdite sous la pression de La Compagnie du Saint-Sacrement qui accusait Molière d'impiété, y voyait une attaque de la religion et de ses valeurs sacrées. Jouée ensuite sous le titre de Panulphe ou l’Imposteur en août 1667, elle avait été interdite, après une seule représentation, par la police. Excommuniée par l’archevêque de Paris, Péréfixe de Beaumont, menaçant toute personne qui tenterait de représenter ou d’écouter la pièce, elle a fini par être autorisée... en 1669.

Vas revoir cette pièce au Lucernaire, m’a dit un ami, tu ne seras pas déçu.

Et de me délecter du compte-rendu de sa soirée, rapportant les propos convenus de certains spectateurs : « Quelle belle pièce ! » « On rit, on pleure, on s’amuse » « C’est intemporel » « Moi je préfère L’Avare » « Et moi Le Malade Imaginaire avec Jean Le Poulain. » Etc.

Et de me rappeler ces vers :

«Couvrez ce sein que je ne saurais voir.

Par de pareils objets les âmes sont blessées,

Et cela fait venir de coupables pensées.» (Tartuffe, acte III, scène II)

Ce Tartuffe-là n’est pas mort. Au contraire, il connait un vrai succès d’époque. Car certains ont décidé d’en jouer ces mois-ci les prolongations dans des musées. Ainsi, pour se prémunir d’une interdiction éventuelle et par crainte de plaintes d’associations réactionnaires et ultrareligieuses, la mairie de Paris prive actuellement les mineurs de moins de 18 ans de l’exposition Kiss The Past Hello du photographe et cinéaste américain Larry Clark . Une exposition sur l’adolescence meurtrie où il est aussi (et pas seulement) question de sexe, de violence et de drogue. Considère-t-on que la société dans son ensemble doit être hypocritement amputée de ces réalités ? Des photos dont certaines sont chocs, mais qui ne relèvent en rien de la représentation publique de la pornographie ou de la promotion de pédophilie. Des photos jamais interdites ailleurs. Et une exposition artistique payante où personne n’est obligé de se rendre et qui, par exemple, aurait pu faire l’objet d’un simple et clair avertissement à l’entrée.

Mais non «Cachez ces sexes et ces plans que des ados ne sauraient voir», a jugé la mairie de Paris avec pudibonderie et frilosité.

«Le Ciel défend, de vrai, certains contentements

Mais on trouve avec lui des accommodements.» (Tartuffe acte IV, scène V).

Des risques comme ceux auxquels a été confrontée l’exposition Présumés Innocents en 2000 à Bordeaux à cause de l’association catholique La Mouette ? Les commissaires de l’exposition ont bénéficié d’un non-lieu, avant un pourvoi en cassation. Mais à Paris, pas de polémique, pas d’esclandre, pas question de bousculer l’ordre du monde. En revanche, refus d’affronter la question et de mener ce combat pour la liberté face aux censeurs, moralisateurs, et culs-bénis versaillais ou bordelais. En revanche, complaisance vis-à-vis du « climat actuel ». En revanche, autocensure partielle et dommageable. À Saint-Malo, au festival de BD Quai des Bulles, une exposition Reiser est maintenant interdite aux mineurs. Quand s’arrêtera-t-on ?

Certains responsables politiques devraient revoir Tartuffe au lieu d’en faire la promotion. Ils se souviendraient peut-être de cette réplique de Cléante, beau-frère d'Orgon : «Il est de faux dévots ainsi que de faux braves.» (Cléante, acte I, scène V).