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Confitures et déconfitures

Des juges et de l’humanité

Philippe Tran-Van avait 45 ans et un métier, vécu comme un engagement : magistrat. Il était juge d’instruction au tribunal de grande instance de Pontoise. Ne parvenant plus à faire face à sa charge de travail, il s’est tué, le 16 septembre dernier. Nouvelobs.com a publié sa lettre.

«J’ai tout donné à la justice et à la magistrature. On dit que je suis incompétent (...) alors qu’avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de faire face à la charge de travail. Alors, je préfère en finir car me battre contre ma hiérarchie pour faire valoir mes moyens de défense me semble vain. Personne ne vous félicite quand tout va bien et que vous vous épuisez au travail. (...) J’ai toujours été loyal vis-à-vis de ma hiérarchie et mes précédentes évaluations le démontrent. Que mes proches et notamment mes enfants me pardonnent ce que je vais faire et la peine que je vais leur causer. Je les aime de tout mon cœur. Pardon. Philippe Tran-Van.»

Le Nouvel Observateur raconte. «Le matin, Philippe Tran-Van s’est rendu à pied à la gare. (...) Il a déposé ses lunettes, son portefeuilles, son i-phone par terre, avant de descendre sur les rails (...) Là, il a attendu que le train de Pontoise lui passe dessus. Sur son bureau, 150 dossiers s’empilaient, 20 étaient terminés, 90 concernaient des faits criminels. Philippe Tran-Van faisait le tri. "Le même qu’ont dû faire les juges d’application des peines à Nan- tes, et tous les magistrats dé- bordés que compte le pays", s’exclame Isabelle Tran-Van, sa femme. Avec en prime, la crainte constante de commettre une faute. “ Il faisait des courriers pour dire qu’il n’en pouvait plus, qu’il était débordé. Il alertait, mais rien ne changeait ”»

En 2010, quatre magistrats se sont suicidés, dont Jérôme Vogt, magistrat conseiller à la Cour d’appel de Caen qui s’est pendu chez lui, alors qu’il devait reprendre son travail le lendemain. En 2008, à Caen aussi, un autre magistrat s’est suicidé. En 2009, deux magistrates ont mis fin à leurs jours, à Metz et Avignon. En 2004, à Avesnes-sur-Elpe, une femme substitut du procureur s’est pendue. Dans l’administration judiciaire, comme à France Télécom, à Pôle Emploi, EDF ou Renault, les salariés sont méprisés. Et le travail maltraité, malade du management libéral. N’est-il pas temps de nous fédérer pour le changer ? Pour devenir libres ?

Les magistrats - ils sont 8 500 - relèvent la tête, manifestent. Des piliers de la normalité institutionnelle bousculent l’institution. C’est un acompte. Bousculeront-ils la normalité ? C’est autre chose. Ils portent plainte face un système judiciaire classé pour son budget au 37e rang sur 43 en Europe. Certains n’ont pas de bureau. Beaucoup ont des ordinateurs datant du moyen-âge informatique. Ils n’ont plus de légitimité, de reconnaissance. Ils ont apprécié cette phrase de N. Sarkozy le 10 février 2011. «Le budget de la justice est en augmentation de 4,3 %. Le peu de marge de manœuvre que nous avons, je préfère les mettre pour faire reculer le chômage que pour améliorer la situation de personnels qui ont un statut et qui, que la crise soit forte ou pas, garderont leur statut et garderont leur rémunération». Le président de la République les a aussi accusés de «fautes» dans le suivi d’un repris de justice, Tony Meilhon, suspecté d’avoir tué et démembré, près de Nantes, Laëtitia Perrais, 18 ans. Nicolas Sarkozy avait promis des «sanctions », avant même les inspections. 170 juridictions sur 193 ont pratiqué la grève des audiences. Ce mouvement, qui s’est transformé en bras de fer entre le pouvoir exécutif et l’autorité judiciaire, est inédit. Il traduit un ras-le-bol général.

Même les magistrats de la Cour de cassation ont condamné les propos de N. Sarkozy. Une première pour cette juridiction, d’ordinaire à l’écart du débat politique. «Les magistrats de la Cour de cassation manifestent leur très vive préoccupation face aux réactions et déclarations récentes qui, avant même que soient connues les conclusions des enquêtes en cours, tentent d’imputer a priori la survenance de ce drame à des fautes professionnelles», dit le communiqué. Ces magistrats sont «solidaires avec tous ceux qui, dans un contexte de pénurie, assurent quotidiennement le fonctionnement des juridictions et des services».

Les Français sont insatisfaits de leur justice civile. Ils n’ont plus confiance en la justice pénale. Mais il reste cette confusion entre les juges et la justice. «Vous trouverez des magistrats, mais vous ne trouverez pas la justice.» écrit Louise Michel dans La Misère à propos de la justice de classe. «Le jugement, c’est le relatif. La justice, c’est l’absolu. Réfléchissez à la différence entre un juge et juste» lance Victor Hugo dans L’Homme qui rit. Donner des moyens à des juges est une chose, refonder la justice en est une autre. Au-delà de la consensuelle "justice de proximité", de "l’égalité (théorique) des citoyens devant la loi", la justice doit être égalitaire. En plus de juger, elle doit aussi avoir l’intention et les moyens de reverser à la société la compréhension sociale et psychologique des causes des délits et des crimes. C’est aussi cela bousculer la normalité.